Information
A propos Al-Sabil
Numéros en texte intégral
01 | 2016
Henchir Djedeïda aux XIXe-XXe siècles : enjeux fonciers et mutations urbaines à l’époque coloniale
Beya Abidi-Belhadj
Table des matieres
Résumé
Si l’urbanisation a été l’une des caractéristiques majeures de l’époque moderne, c’est
toutefois durant le protectorat français que ce phénomène a pris son ampleur, nous lui
devons en effet un héritage formel essentiel. Les villes coloniales ont inscrit dans l’espace
une trame de lieux, de points centraux, qui reste l’un des fondements majeurs de la structure
urbaine contemporaine. À l’image de la ville de Tunis, la campagne périphérique a connu
une véritable poussée du phénomène urbain, tant par l’extension des bourgs précoloniaux,
que par la création des localités nouvelles.
Cette étude propose d’examiner le développement urbain observé à henchir Djedeïda
au cours de l’époque coloniale. Profitant des nouvelles lois et réglementations, les autorités
coloniales ont lancé un plan de développement contrôlé. Il s’agit de détailler les étapes de
son évolution et de présenter les mécanismes qui ont permis la reconfiguration du domaine
ainsi que les procédures et les intervenants.
Mots-clés :
Henchir, palais, campagne, milieu rural, protectorat, Djedeïda, Khaznadar, école israélite, urbanisme, Lotissement, Lakhmi
Pour citer cet article
Beya Abidi-Belhadj, « Henchir Djedeïda aux XIXe-XXe siècles : enjeux fonciers et mutations
urbaines à l’époque coloniale », Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture
Maghrébines [En ligne], n°1, Année 2016.
URL : http://www.al-sabil.tn/?p=1187
Texte intégral
Introduction
La région de Djedeïda, marquée à l’époque précoloniale par une structure principalement rurale, a connu un renforcement sans précédent de ses structures urbaines tout au long de l’époque coloniale. Une intense mise en valeur de l’espace agricole a permis l’installation des grandes fermes et de plusieurs centres urbains, dont certains se maintiennent jusqu’à l’heure actuelle. Le cas de Henchir Djedeïda, témoigne aussi des évolutions économiques et sociales de la région. Il s’agit ici d’aborder les processus de la dynamique foncière et de la mutation urbaine dans toute leur complexité et d’analyser comment et à quels rythmes se faisaient les évolutions.
I. Sur les traces du Henchir Djedeïda : Essai sur l’origine indiscernable
Cette propriété est située à 25 kilomètres à l’Ouest de Tunis et à 15 kilomètres du Bardo. Son petit village est composé de maisons de plaisance appartenant à des riches Tunisiens et entourées de vergers d'oliviers1. Elle fait partie de la plaine deltaïque de Medjerda qui est une zone essentiellement agricole très basse s'étendant sur les deux rives de la Medjerda inférieure, incluse entre Tebourba, la plaine de Chaouat et les marais d’El-Mebtouha. La composition des sols est très diverse. Ils sont en majorité peu évolués d'apport alluvial. Leur texture est le plus souvent argileuse à argilo-limoneuse et par endroit sablonneuse2.
L’épisode colonial ne fut en réalité qu’une étape dans un processus qui remonte plus loin dans le temps. Nous n’avons malheureusement que très peu de renseignements sur ce henchir. Cette propriété foncière nous a fait plonger dans une quête pour trouver des preuves écrites relatant ses origines.
1.1. L’enjeu du toponyme : Henchir Djedeïda, appellation naissante pour un territoire ancien
Le nom et la composition de Henchir Djedeïda ont connu au cours du temps de
différentes transformations. Son identification est rendue possible grâce à la consultation de
différents documents. Dans notre quête d’identification le choix la toponymie en tant qu’un
ensemble de strates datables signalant l’appropriation d’un espace et sa domestication
constituait une première piste pour retracer l’histoire de cet endroit. La répartition des toponymes anciens et nouveaux est alors une preuve de la permanence de l’occupation
humaine du henchir. Partant de cette conception nous proposons une lecture historique des
différentes désignations de ce site.
La tâche n'est guère facile ; c’est en voyant à retracer l’historique de ce vieux henchir
que les intrigues à son sujet se multiplient. Les informations que fournissent nos sources ne
sont ni abondantes ni explicites ; elles sont d'autant plus rares que l'on remonte dans le
temps. Plusieurs aspects restent de ce fait totalement obscurs, ce qui ne facilite pas la
compréhension de l'une des questions les plus inexpliquées de l'histoire foncière de la
région. L’analyse entreprise, et qui reste largement un chantier, repose sur l’examen des
archives foncières, des actes de habous, des ouvrages historiques et quelques études
récentes.
Certes, Henchir Djedeïda plonge ses racines dans des temps reculés. Cette ancienneté
est attestée deux fois dans les sources de l’époque ottomane. Au XVIIe siècle, par un acte de
habous daté du 1er rajab de l'an 1081/ 14 novembre 1670. Cet acte, malgré son caractère
tardif, est l’un des rares témoignages qui permettaient de suggérer l’origine pré ottomane du
henchir. L’acte cite le toponyme henchir al-Lakhmi ce qui affirme une origine aussi
ancienne que celle connue jusqu’à lors. Cette dénomination renvoie, assurément, au groupe
tribal des Banû-Lakhm qui occupait la région longtemps bien avant la conquête
d’Abdelmoumen3. Il mentionne aussi l’existence, au milieu de henchir al-Lakhmi, de
diverses constructions : des magasins, des funduq-s, des boutiques d'un vaste et somptueux
Bordj. Il ne s’agit pas de la fortification d'al-Ward al-lakhmi du XIe siècle ni d’un noyau
d'habitat rural comme il a été supposé par Mohamed Ali Hbaieb4. Il s'agit plutôt du
complexe architectural de Yussuf Dey (1610-1637) jouxtant le pont barrage et l’atelier de
foulage el-Bathan qui a été institué en habous par Ahmed Chelbi au profit de la mosquée de
son père Yussuf Dey5. En outre, le texte du habous indique les limites de ce henchir : Henchir
al-Lakhmi à côté de djebel Sucayb à proximité de la région d’al-Ansârin. Il est limité au Sud
par Oued Medjerda, à l’est par el-Asbahin el-Kobra, au nord par Henchir Chaouat6 et Henchir Cashba et à l’ouest par Menzel Hamad et Ksar Hadid. Ces limites enfermèrent également Henchir M’afir el-Jedân, Henchir el-Asbahin es-Soghra, Henchir es-Snayti, Henchir Qarisha et Faden el-Baghla. Ces dits lieux ne sont, malheureusement, que très partiellement identifiés.
Le toponyme Henchir al-Lakhmi disparait des textes à la fin de l’époque médiévale
jusqu’au XVIIe siècle. Aucune information ne filtre sur l’état de la région tout au long cette
période. Ainsi, la disparition de ce toponyme et le silence remarquable des textes à
disposition impliquent assurément l’abandon, conjoncturel ou résultant d’une tendance plus
durable, de la propriété et fait supposé des changements importants du système domanial et
la transformation des structures rurales ainsi que l’organisation socio-économique de la
région.
Certes, avec l’arrivée des nouveaux maîtres Turcs, une dynamique d’intensification
dans l’exploitation du territoire et d’extension du peuplement s’amorce et engendre un
paysage entièrement nouveau. De ce fait, la toponymie se complexifie dès lors que les
dénominations se superposent inaugurant une ère récente. Une région dont le peuplement, souvent dit semi-nomade ou semi-sédentaire n’avait absolument pas le caractère de
sédentarité qu’il a acquis progressivement au début du XVIIe siècle avec l’arrivée massive
des Andalous. De nombreuses nouvelles créations apparaissent, voisines des noyaux
originaux puis se déplacent de quelques distances. Parallèlement on assiste à une
modification accusée du toponyme qui accompagne la répartition des nouveaux venus sur
des terrains spécifiques. De ce fait, Henchir Djedeïda, c’est la dénomination qui commence
à être utilisée officiellement à partir de cette date pour désigner la propriété en question. La
première mention de ce toponyme date de la période du Yussuf Dey (1609-1637)7.
Simultanément, un autre toponyme désignant le dit henchir apparaît dans les
chroniques de l’époque : Henchir el-Hathermine8. Les sources se limitent en effet à quelques
données laconiques mais qui ne sont pas dénuées d’intérêt. Le texte le plus important nous
est laissé par El-Wazîr Es-Sarraj. Il avance que le pont de Yussuf Dey est construit à henchir el-Hathermine près de Tébourba9. Pareillement, Mohamed Seghir Ben Youssef, vers 1763 - 1764, en relatant les fondations pieuses et utiles de feu Hassine Bey, fils d'Ali Turki nous
avance que ce dernier avait restauré de grands ponts sur la Medjerda : celui de Yussuf Dey,
dont la majeure partie était démolie et qu'il fit réparer à grands frais, de façon à le rendre
praticable; le pont de Mohammed-Bey à el-Hathermine, près de Tebourba, dont il avait refait
la partie ruinée et qu'il avait bien amélioré10. Egalement, Ibn 'Abi Diyâf avance la même
appellation11. Son texte n’en dit pas davantage sur ce toponyme. Cette dénomination révèle
des difficultés liées à l’étendue du henchir qui dépassait de loin celle connue au XIXe siècle.
Nous savons néanmoins que cette propriété englobait l’actuel Henchir el-Hathermine situé à
3 kilomètres au sud-ouest du Bathan jadis connu Henchir Derguiche12.
Plusieurs siècles après sa disparition, le plus souvent pour des raisons pratiques, l’ancien
toponyme du Henchir réapparaît au XIXe siècle, dans un acte de concession datant du règne
d’Ahmed bey qui relate les origines de Henchir Djedeïda anciennement connu al-Lakhmi13.
Cet acte est probablement le dernier document à donner une notice sur henchir al-Lakhmi.
Quoique brève, cette mention est d’une importance capitale. Elle témoigne autant la
survivance du toponyme médiéval jusqu’au milieu du XIXe siècle. D’autant plus, ceci atteste
que le nouveau toponyme de ce lieu, "turquisé" par la pratique savante et populaire sans
suppression brutale de la mémoire historique du lieu, désigne une appropriation
"incomplète", lente et relativement respectueuse des identités précédentes fossilisées dans
les mémoires et probablement dans la coutume.
Ainsi, Henchir Djedeïda, ce nom porteur de mémoire contribuait à distinguer cet
endroit, à lui donner un ancrage historique et territorial et une identité propre au sein de la
campagne limitrophe. Par ailleurs, une véritable archéologie des champs n’est pas praticable
en raison des mutations paysagères de cette plaine attaquée et en partie ruinée par
l’expansion urbaine postérieure à l’indépendance et le développement incontrôlé des liaisons
routières et des bâtiments agricoles. La carence documentaire et le manque d'approches
archéologiques retardèrent la compréhension des facettes de cette problématique. Les traces
du domaine ne sont pas perceptibles, et ces mystères sur les listes d’enregistrement foncier conduisent à poursuivre les recherches sur les origines de ce vieux henchir. Il faut admettre
que la recherche des titres fonciers de la propriété suit des pistes d’investigation très
intéressantes mais n’offre jamais de réponse concrète sur les premiers propriétaires de ce
henchir, mystère à la périphérie de Tunis.
1.2. Henchir Djedeïda : la grandeur et l’immensité
Nous ne disposons pas en fait de données sûres pour délimiter l'espace couvert par Henchir Djedeïda. Les écrits des chroniqueurs ne déterminent pas précisément l’étendue de
ce henchir. Cette étendue telle qu’elle se laisse deviner à travers une lecture attentive des
sources est variable ; tantôt elle ne représente qu’une partie de la localité de Djedeïda, tantôt
il se confond ou même déborde toute cette région. Cependant, ces étendues se superposent et
se confondent pour ne laisser qu’une seule image, celle de l’immensité.
Les documents des archives, en particulier les actes de waqfs, remontant à l’époque
mouradite donnent quelques indications sur la constitution de la propriété. A partir de ces
actes, nous avons la possibilité de remonter d'acte notarié en acte notarié, et, par-là, de
propriétaire en propriétaire. Ce qui nous a permis d’identifier en partie la propriété et de
dresser une liste chronologique de quelques propriétaires, ainsi qu’une description plus ou
moins détaillée de la propriété.
A l’origine elle fut la propriété de Yussuf Dey, devenue celle de Ahmed Chalbi par
voie d’héritage, puis celle de Mohamed el-Hafsi et enfin de Murad Ier par voie d’achat14.
D’après une lecture à rebours de ces documents, nous constatons que ce henchir dérivait du
regroupement de nombreuses parcelles de statuts et de natures très diverses renfermant des
puits, des constructions, des vergers, un moulin, un four à chaux …etc. Cet ensemble est
limité au sud par Henchir Bou Ramada appartenant au général de division Mohammed M’rabet. Ensuite cette limite s’infléchit un peu vers le sud jusqu'au niveau de Henchir Hanna, puis elle suit ce domaine en direction de l’est jusqu'à ce qu’elle atteigne Henchir Onk-Djemel, habous privé d’Ahmed El-Djaziri. A l’est, Henchir Onk-Djemel pour une partie
et pour le reste henchir El-kalbynet, Henchir Es-chougafa, habous el-haramyn. Au nord, la
ligne de partage des eaux sur la crête de la montagne, formant la séparation avec Henchir Es-chougafa. A l’ouest, Henchir El-Hafsia, et Henchir Bjâwa, jusqu'au Henchir Bou Remada, point de départ de la limite sud.
Au XVIIe siècle cette appellation, Henchir Djedeïda, renvoie à différentes réalités
géographiques. D’une part, certains actes notariés l’utilisaient pour désigner la propriété
instituée en habous au profit du pont de Yussuf Dey nouvellement construit15. D’autre part,
le toponyme est aussi utilisé pour désigner une agglomération urbaine, Dachret Djedeïda,
qui fut créée par les Andalous16 séquence de
causer une rupture dans les mémoires et introduire une nouvelle toponymie. Les archives de
l’administration beylicale et les correspondances officielles continuaient jusqu’à
l’établissement du protectorat français à faire usage de cette appellation.
Certes, le toponyme a changé suite à des actions de revivification effectuées sur ces
terres abandonnées par leurs anciens propriétaires et restées longtemps en friche au point de
perdre toute trace d'occupation humaine. Cette action est loin d'être une action spontanée et
non réfléchie ; au contraire, tout indique qu'il s'agit plutôt d'une action concertée, et soutenue par le pouvoir central. Par suite de quelques recoupements, il nous a été permis de localiser
quelques lieux hafsides qui délimitaient Henchir Djedeïda à savoir Henchir Qassa, Henchir Mâyina et Henchir Hanna.
Source : Bulletin annuel, l’Association des colons Français de la région de Tebourba, publié sous la direction de P. de Beaumont, n°1, janvier 1902.
D’après quelques actes notariés du XVIIIe siècle17, nous savons que Henchir Mâyina
était limité à l'ouest par Henchir Bjâwa propriété du beylik, à l'est par la gâba de Qassa ; au
nord, s'étend Henchir Hanna18. Les dénominations de ces lieux figurent lors de
l’organisation du Caïdat de Tebourba en 1892-189419. Egalement, ladite liste comporte
plusieurs henchir-s à savoir celui de Henchir Er-Rwijel, Henchir Morra et Henchir Et-Taoues, sur la rive droite de la Medjerda. Ce qui démontre une certaine continuité dans
l'occupation du sol concertée par le pouvoir officiel turc. Une autre orientation est marquée,
en revanche, par la constitution de vastes espaces fonciers bien individualisés groupant des
dizaines de propriétés, c'est le cas de Henchir Onk-Djemel, Henchir Chaouat, Henchir Derguiche, Henchir Morra et Henchir Djedeïda. En effet, sur ces henchir-s, nous
distinguons encore au XIXe siècle des espaces indivis, partiellement mis en valeur par le
beylik ainsi que certains propriétaires privés et qui vont être le théâtre d’une intervention
coloniale importante.
À l’époque husseinite, la propriété figure sur la liste des biens de Hammouda Pacha
en1794, celle d’Hussein Pacha Bey en 1828 et celle de Muhammed Bey en 186020. D’après
ces actes, nous remarquons que la formation de Henchir Djedeïda a largement changée.
Désormais il comprenait seulement Henchir Chaouat, Henchir Morra, Henchir El Hathermine, Henchir ben Attia, Henchir Ben Nefissa, Henchir El-Qantara, Henchir Derguiche et Henchir Ez-zouitina21.
Suite à des concessions fréquentes accordées à des membres de la famille beylicale
plusieurs parcelles soustraites auront une existence propre. Ibn 'Abi Diyâf précise dans sa chronique qu'Ahmad Bey aurait fait plusieurs concessions foncières au profit de dignitaires
de sa cour et de serviteurs : "'a'tâkatïrtà mina l-rab'iwa-l-'aqàri li-hâsatihi wa atbâ'ihi al
ladhïna wahabït sâ'âti 'a 'mârihim fi khidmatihi"22. La réalité de l'appropriation de ces
parcelles est si complexe et si inextricable qu'elle exige au préalable tout un travail de
précision et d'interprétation des notions relatives aux multiples droits qui se superposent sur
le henchir en question.
Ainsi, le henchir désigné a considérablement changé. En 1869, suite à la soustraction
du Henchir Chaouat par le ministre Mustapha Khaznadar, le toponyme se déplace quelque
peu vers l’ouest avant de glisser progressivement encore vers le sud23. Durant les décennies
qui suivent, le territoire auquel le toponyme Henchir Djedeïda renvoie se modifie considérablement. En 1889, en se fondant sur l’acte de bail au profit de H’mida Ben Ayed, Henchir Djedeïda enclavait les Henchir-s suivants : Henchir ed-Dekhaniya, Henchir Er Rouijel24, Henchir el-Kherba, Henchir el-Qantara25, Ardhel-Meghsala, Machiet el-Yuhoudi, Shrak Farhoud, Shrak Ghar et-Tin, Shrak el-Faden, Henchir ed-Damous, Henchir Mezhoud, Saniet el-Kahia située à l’est du Dachret Djedeïda26. Nous remarquons ainsi une nouvelle
composition complètement différente de la précédente ainsi que celle du XVIIe siècle. Tout
le problème est de pouvoir localiser ces lieux. En mettant cette liste sous la loupe, nous
distinguons des propriétés nouvellement renommées à savoir Henchir el-Qantara jadis
connu Henchir Et-Taoues figurant sur les actes notariés du XVIIe siècle. Nous remarquons
aussi d’autres parcelles dont les noms renvoient à une fonction comme Ardh El-Meghsala,
parcelle incluse à Henchir Derguiche située aux abords immédiats de l’usine de foulage. En
conséquence l’appellation naissante renvoie à une nouvelle fonction de cette parcelle qui
servait d’espace de nettoyage des bonnets. Les autres lieux dits restent pour la majorité non
identifiable. Pour ce qui fut des modes d’appropriation de l’espace nous n’en savons pas
grand-chose, mais cela devait se faire, par la vivification des terres mortes selon les usages
de l’époque, en particulier suite à des opérations de Mogharassa mais aussi par l’héritage ou
l’achat tout simplement. Pareillement, il nous semble logique de proposer que ces
toponymes datent de différentes périodes et qu’ils soient les témoins d’un intérêt particulier
pour le développement agricole de la zone à un moment donné.
Espace naturel trônant fièrement, Henchir Djedeïda a été depuis la fondation de son
village un espace prisé par ses habitants et ses propriétaires. Lieu de rassemblement, de
détente et d’interprétation ce site a eu, tout au long de l’époque moderne, plusieurs
vocations. Faisant partie d’un ensemble plus grand qu’on nomme la plaine de la basse
vallée, ces terres ont servi, sous le protectorat français, pour la culture de céréales et de
vignes de même que pour l’établissement de colons.
Les premières concessions de terres sur ledit henchir remontent au milieu du XIXe
siècle. En 1845, par la suite d’une donation beylicale autorisée par Ahmed Pacha Bey la
totalité de ce domaine est devenue la propriété du ministre Mustapha Khaznadar27.
En 1856, le domaine avait été loué à un Anglais qui entendait y développer la culture du coton.
D’après le contrat de concession le domaine s’étendait sur 7000 hectares et enclavait les domaines suivants : Henchir el-Kharouba, Henchir ed-Dekhaniya, Henchir el-Argoub, Henchir el-Kherba, Henchir el-Qantara. Cette tentative a été abandonnée vers 1860.
Un nouveau contrat de métayage pour trente ans fut signé le 11 janvier 1869 entre le
médecin Castelnuovo et le premier ministre Mustapha Khaznadar. D’après ce contrat Henchir Djedeïda ne couvrait que 3000 hectares. Les documents disponibles n’expliquent
pas la réduction de l’étendue du henchir. En juillet 1870, avec l’accord du Khaznadar, Castelnuovo substituait au contrat de métayage un contrat de location qui lui réservait le
droit de sous-louer tout ou une partie du domaine. Simultanément, le locataire constituait
à Florence une société pour la mise en valeur du henchir. Le programme de cette société
était ambitieux ; il ne s’agissait pas seulement de développer l’agriculture, mais de créer des
huileries, des fabriques d’alcools, d’installer une agence commerciale à Tunis et une caisse
de prêts sur hypothèques aux agriculteurs tunisiens et détourner une partie des eaux de la Medjerda afin d’irriguer et de mettre en valeur les terres abandonnées de Djedeïda. Le
premier ministre possédait 200 actions de ladite société. La direction de l’exploitation était
confiée au fils de Castelnuovo. Mais les affaires souhaitées ne prospérèrent point à cause
d’une mauvaise gérance et d’une succession de mauvaises années à savoir 1869 et 1870. Des
conflits avec l’oukil du domaine risquaient de déclencher une crise internationale. Cette
rivalité s’acheva en 1873 avec le rachat de la concession par le Khaznadar28.
En 1874, le dit ministre cède la propriété à l’Etat qui la constitue en habous au profit
du collège Sadiki. L’acte notarié est signé par les deux notaires El-Hadj Mahmoud el-Arian et Mohamed Es-Sadek Es-Chahed fils de Bach mufti malékite en Mai 187429. Le 19
novembre 1879, le général de Brigade Mohamed el Arbi Zarrouk acquiert les trois
domaines, Djedeïda, El-Qantara et El-Kharouba, par voie de bail perpétuel30.
Suivant la réquisition du 5 mars 1895, Pariente Semtob-Joseph directeur de l’Alliance
Israélite agissant au nom de la société d’apprentissage agricole demande l’immatriculation
au nom de ladite société en qualité d’enzeliste, du domaine de Djedeïda consistant en des
constructions, des plantations, des terres diverses et des barrages sur la Medjerda. Cette
propriété avait une superficie de 1500 hectares environs réparties sur 25 parcelles, ayant
pour limites : au nord-est la Medjerda, à partir de sa jonction avec l’Oued Chafrou jusqu'au Henchir Hassan-Chérif. Au nord, la ligne de chemin de fer Bône-Guelma, sur une longueur
de 4 kilomètres, jusqu’au point où la Medjerda se rapproche de la ligne pour constituer la
limite entre Henchir Djedeïda et Henchir Bou-Nefissa. A l’ouest et au sud-ouest, les Henchir-s Bou-Nefissa, el-Morra et Ben Attia. Au sud, au sud-est et à l’est l’oued Chafrou
qui le sépare de Henchir Es-Saïda. De ces limites il y a lieu d’exclure les olivettes faisant
l’objet d’une immatriculation indépendante au nom de Ghaba de Djedeïda. Egalement, la
propriété était grevée d’une rente d’enzel annuelle de 9.900 franc au profit du collège Sadiki31. D’après l’acte de 1897, l’école-ferme a rattaché Henchir Bjâwa comptant
1900hectares à celui du Djedeïda. Puis elle annexait également Bou Ramada Es-Seghir
couvrant 600 hectares. Ainsi, le domaine comptait 4000 hectares32. Le 12 novembre 1928
l’Etat tunisien achetait la propriété de Henchir Djedeïda. Dès lors, le domaine entre dans
une ère de mutations rapides qui le transforment profondément en quelques décennies.
Source : OTC.
II. L’aménagement urbain sous le Protectorat
Les sources écrites du Moyen Âge ne font aucune mention d’un quelconque centre
urbain sur le domaine. La première date de 1616 et fut à l’origine de la construction d’un
premier noyau autour d’un Bordj à proximité du pont nouvellement construit. Dachret Djedeïda, une bourgade andalouse modeste placée à l’ombre de la ville de Tébourba, est
attestée depuis le XVIIe siècle33. Vue sa proximité avec la ville de Tunis et sa position
stratégique, Henchir Djedeïda était durant la période coloniale un immense chantier de
construction où les concepteurs étrangers ont développé de nouveaux modèles urbains et
architecturaux, comme les lieux d’habitation, les équipements, les administrations et les
lieux d’enseignement. La bourgade s’étend rapidement : elle se dédouble en un village
ancien, peuplé par la population locale et un autre nouveau peuplé par les nouveaux
arrivants et différent par sa structure. Le domaine fait également l’objet d’importants travaux
qui le dotent d’adductions d’eau, d’électricité, et d’équipements sociaux.
La Première Guerre mondiale marque un temps d’arrêt dans l’histoire de l’évolution
urbaine de Henchir Djedeïda. Après la guerre, la région connaît de nouvelles
transformations : la nouvelle zone urbaine gagne en importance et étend son réseau de rues
quadrillées dans toutes les directions possibles. De plus, un nouvel ensemble d’habitations
fait son apparition et repousse encore les limites de l’aire urbaine. Ainsi nous pouvons
distinguer deux grandes phases :
2.1. Première phase 1894 -1929 : Urbanisation coloniale en germe
L'urbanisme colonial adopte bien des configurations en fonction des particularités du climat, de la géographie, de l'héritage urbain et architectural précolonial de la ville agricole assignée par l'administration coloniale. La création de nouveaux villages coloniaux à vocation agricole, aux alentours de Dachret Djedeïda sur des terres à haut rendement, visait à asseoir une nouvelle armature, et à pomper la force de travail d’une population rurale à proximité de la capitale.
Dans cette nouvelle configuration, les colons entreprirent l’édification graduelle de ce qu’allait devenir la nouvelle Djedeïda. Cet espace bâti est considéré comme le premier ensemble urbain conséquent construit dans la zone et comme la deuxième forme de ségrégation spatiale, après celle de Chaouat. Toutefois nous comptons maintes contraintes de l’urbanisation durant cette phase.
a. Le maintien du mode local d'occupation et d'exploitation : Contrat de fermage
Dès 1894 une bonne partie des propriétés rurales périphériques est passé aux mains
des spéculateurs européens, français pour la plupart. Dans une première phase, le
comportement des colons restait comparable à celui des anciens propriétaires tunisois. Ils
continuaient à louer leurs terres ou à les faire exploiter par des métayers. Ils ne procédaient à
aucun travail de mise en valeur et se contentaient de spéculer sur la hausse des taux de
location ou des prix de vente des terres. De vastes parcelles changeaient plusieurs fois de
propriétaires et étaient vendues avec substantiels profits, surtout à d’autres colons européens
et plus rarement à des acheteurs tunisiens. Henchir Djedeïda n’a pas échappé à la règle.
Cette situation a eu pour conséquence immédiate la réduction de la production de l'espace
urbain qui a stagnée jusqu’au milieu des années vingt, ce phénomène prenant de l’ampleur
dès 1929.
De plus, le caractère fortement privatif du sol a constitué une deuxième contrainte. Le
henchir était autogéré par le groupement pour l’apprentissage agricole en Tunisie, qui
jusqu’en 1929 ne l’a exploité que par location, d’abord directe aux agriculteurs tunisiens
ensuite indirecte par l’intermédiaire de quelques locataires principaux. Seuls 460 hectares ont
été exploités directement par l’école ; et c’est seulement à partir de 1929 que, sous la
poussée de l'opinion des Français établis, l'administration du protectorat s'est décidée à
envisager la colonisation officielle dans la région.
b. Fixation des occupants : « la question indigène »
Henchir Djedeïda comprenait deux centres d’habitations : Dachret Djedeïda et celle de Bjâwa occupées par la population locale, 70 à 80 chefs de famille, ayant généralement entre 5 à 6 enfants. Les autorités coloniales se sont trouvées dans une situation bien critique qui a retardé beaucoup le développement urbain du centre. C’était un fait qui ne pouvait pas être traité par la procédure sommaire de l’expulsion pure et simple et il fallait fixer les « indigène » au sol. Une commission présidée par Monchicourt a examiné la situation34. Le comité de colonisation a réservé 500hectaresà ces« indigènes » et 3.500 hectares à la colonisation35. Les colons ont contesté avec véhémence cette mesure. De même ils ont exigé que les attributions de lots aux « indigènes »soient restreintes afin que les occupants se trouvent dans l’obligation d’offrir leur main-d’œuvre aux colons. Le débat a été assez animé, les colons sont restés fermes sur leur position, à savoir qu’il était indispensable de fixer ces occupants. Pour le gouvernement il n’y avait pas d’assimilation juridique à faire entre les occupants d’un bien domanial immatriculé acquis sur le fond de colonisation et les occupants de biens habous, mais l’identité de procédure suivie en l’espèce dérivait d’une assimilation du fait qu’elle était imposée par la nature même de la situation36.
c. Conflits entre colons et population locale
La fixation des occupants tunisiens sur Henchir Djedeïda n’était donc qu’une décision officielle qui a échappé à toutes les discussions. Les lots attribués aux tunisiens ont été trop petits pour la culture céréalière. Les plus grands ne dépassaient pas 35 hectares ; certains n'avaient que 2 à 15 hectares. Cette mesure fait apparaître une série de tensions et des conflits d’intérêts entre les colons et les occupants tunisiens. Citons à titre d’exemple celui d’Assuied, colon du lotissement Béjaoua-Djedeïda, et certains tunisiens qui détenaient également des terres sur ce lotissement. A la suite des inondations de 1931 plusieurs familles tunisiennes, dont les lots étaient situés sur les bords de la Medjerda, furent autorisées à s’installer sur un terrain domanial situé au nord du lot d’Assuied. Elles construisirent leurs gourbis à proximité des limites de ce lot afin de ne pas se trouver trop éloignées du chemin leur donnant accès à la route de Sidi-Thabet et aux deux puits publics voisins37.
d. Le fardeau de l’héritage urbain
Assuied ne cessait de vitupérer contre ses voisins indigènes qui lui créaient des difficultés en passant sans aucun droit sur son lot soit pour se rendre aux puits, soit pour se rendre à la piste. Face à cette situation, une enquête a été ouverte par les services de police. Malgré cette intervention, de nouveaux incidents eurent lieu, d’où des mesures d’éloignement des indigènes ont été prises à brève échéance38. Ces épisodes ont parfois constitué des entraves belliqueuses qui ont beaucoup ralenti l’urbanisation de certaines zones du henchir.
Cette région représente un ancien foyer urbain. Les informations concernant l’époque moderne sont intéressantes et attestent l’ancienneté du phénomène et l’héritage urbain précolonial marquant. Cet héritage formait une autre obstruction à l’urbanisation. Les descriptions paysagères recueillies des textes écrits par les voyageurs notamment au XIXe siècle, ont un grand apport pour reconstituer l’état d’occupation du sol. C’est avec l’immigration morisque au début du XVIIe siècle que la basse vallée de Medjerda s’est distinguée des autres régions par son occupation humaine et agricole. Les immigrés andalous avaient créé de nouvelles agglomérations sur les sites antiques en ruines et avaient engendré une forme d’organisation régionale spécifique. D’ailleurs, le rapport d’expertise effectué en 1845, évoque l’existence de quelques bourgs, des différents ouvrages hydrauliques, un dépôt de vin ainsi qu’une infrastructure en place quoique modeste et pour la plupart fragilisée par le manque d’entretien. Egalement, la région avait retenu l’attention des aventuriers et des investisseurs dès le milieu du XIXe siècle par la fertilité de son sol et sa proximité de l’eau.
D’après le rapport d’expertise effectué par les experts en agriculture Mohamed el Arbi Ezzahar, Mohamed Saber et Mohamed es-Snoussi experts en matière d’évaluation des immeubles bâtis ; ce domaine comprenait en 1894 plusieurs constructions. Sur la rive gauche de la Medjerda, une minoterie installée sur le barrage et un cellier adossé à la minoterie à l’est. Au nord et en face de cette minoterie des constructions composées d’un fondouk, d’une épicerie, d’un café, d’un ancien corps de ferme, d’étables, de hangars et d’un four situé à l’entrée du pont. Sur la rive droite immédiatement à la sortie du pont, un grand Bordj, y attenant des constructions servant de magasins, d’écuries et de chambres d’habitations avec des étables-hangars adossés à ces constructions au nord-ouest. En face de cette série de constructions, une petite écurie située à l’entrée d’un ancien verger arabe et un bâtiment servant d’huilerie. D’après l’expertise du 6 rejeb 1300/ 1882 à l’occasion de l’installation du 4ème régiment dans les locaux d’el-Bathan, le domaine posséderait en outre, sur la rive droite dans la construction dite el-Bathan, deux prises d’eau dont une contenant une ancienne pompe établie depuis de longues années. En outre, le domaine comportait des plantations diverses :les oliviers au nombre de sept milles environ plantés sur les deux rives de la Medjerda répartis sur 24 lots, un vignoble est situé au sud de la ligne du chemin de fer de Bône-Guelma, d’une superficie de 22 hectares environ, un verger européen est planté à l’est de la minoterie, d’une superficie d’environ 2 hectares, une luzernière ancienne séparée du verger du village el-Qantara par la route et des vestiges d’ancien verger se trouvent sur la rive gauche, le long de la route Djedeïda-Tunis et sur la rive droite, à droite et à gauche de la route Djedeïda- Mateur39.
Le village de Djedeïda, situé sur la rive droite de la Medjerda ne faisait pas partie du domaine, d’où l’existence d’une entité urbaine autonome ce qui a compliqué davantage la situation et a limité l’intervention dans ce domaine. En revanche, le terrain du village el-Qantara, sis sur la rive gauche, faisait partie intégrante du domaine et les occupants n’avaient aucun droit ni concession quelconque. Ce village comptait 80 familles, 14 maisons, 45 houch-s, une mosquée et des boutiques40. De même les différents bourgs de Bjâwa ont été à l’origine de maintes réclamations et protestations ce qui avait alourdi et ralenti les démarches juridiques et administratives nécessaires pour le lancement des projets urbains.
En outre, les propriétés indivises éparpillées sur le henchir ont constitués une difficulté. Cette forme de propriété ne facilitait pas la tâche aux décideurs qui espéraient toujours homogénéiser les structures foncières. Les autorités coloniales ont procédé au regroupement de ces propriétés indivises et l’administration créait ensuite et aménageait des centres villageois. Toutefois, l’urbanisation a été limitée, durant cette phase. La bourgade de Djedeïda a gardé une influence typiquement andalouse. Malgré les mutations apportées la région conservait son caractère rural.
2.2. Deuxième phase : la création d’une nouvelle trame urbaine ou l’urbanisme de rattrapage
La seconde période est celle de l’évolution du schéma urbain qui a prévalu depuis la
fin de la première guerre et qui a abouti à l’émergence d’une structure urbaine plus
spécifique. Au cours de cette période Henchir Djedeïda connaît un ensemble de mutations
qui lui donnent un nouveau visage. C’est dans ce contexte qu’apparaît le lotissement de la
nouvelle Djedeïda qui côtoyait l’ancienne bourgade. La deuxième série d’actions visait à
remodeler le village. Un plan de dissection fut élaboré, selon une trame en damier, des voies
larges vont graduellement se substituer aux espaces d’habitat et de circulation préexistants.
Il est utile de rappeler que la tentative de déplacement de la centralité de la ville vers le
Boulevard National où étaient déjà disséminés la poste, l’église, le dispensaire, le
commissariat de police, entre autres équipements et services de premier ordre, visait à
substituer ou dédoubler le centre traditionnel où il y a eu au préalable une réaffectation des
fonctions.
Cependant, analyser les mutations de ces espaces impose de comprendre les règles de
partage entre différents types d’acteurs, en tenant compte des modalités d’accès au foncier.
a. Les Acteurs : une complémentarité des rôles
- L’école Ferme de l’Alliance Israélite
L’acteur le plus influant était l’école ferme, propriétaire du domaine. Fondée en 1894. Ouverte le 1er octobre 1895, Cette école-ferme était destinée aux jeunes israélites tunisiens, dans le but de former des ouvriers agricoles41. Cet établissement était dirigé par des israélites, il ne recevait que des élèves appartenant à la communauté juive. Le programme des études visait la pratique : l’école exploitait directement 436 hectares cultivés en vigne, oliviers, céréales, cultures annuelles, fourrage, pépinières, verger, potager. L’école logeait environs 250 élèves internes. Le personnel enseignant comprenant en 1909 un directeur, un sous-directeur chargé de l’enseignement technique, un maître chargé de l’enseignement général, un professeur, un chef jardinier, un professeur d’agronomie, un gérant du domaine de Bjâwa, un chef de culture, un chef de services intérieurs, un maître forgeron, un maître menuisier et un vétérinaire chargé de cours.
- L’Etat
En 1929, l’Etat est devenu propriétaire de tout le domaine avec les dépendances qui s’y rapportent. Dès lors, la région connait un renouveau, après une période de relatif désintérêt dans les années vingt. De ce moment date le véritable mouvement de lotissement de nombreuses parcelles de ce domaine par la Direction de l'Agriculture, de Commerce et de Colonisation. L’Etat a joué un rôle déterminant en contribuant à la création de services administratifs, d’équipements sociaux et économiques. En outre, il a favorisé l’émergence des centres dans les espaces les plus reculés, répondant et/ou accentuant des nouveaux besoins chez les habitants.
- L’Etat
Ces groupements ne correspondent pas aux syndicats agricoles ; ils ne se proposent ni
l'achat, ni la vente en commun, et n'ont pour but que la défense des intérêts généraux des
régions auxquelles ils appartiennent. Les colons du Caïdat de Tebourba furent, à ce point de
vue, des initiateurs en créant en 1900 l’Association des colons de Tebourba et de sa région.
C'est à eux qu'est dû, en grande partie, l'essor que l'esprit de groupement a pris dans la
région. Autant, c’est à eux que revient l’aménagement des pistes et de la construction de
plusieurs établissements publics : poste, école… etc42. Cette association demeurait la seule
dans la région jusqu’en 1932 date de la création de l’Association des Colons Français de Djedeïda43. L’objet de cette association était d’étudier toutes les améliorations jugées utiles
pour la bonne marche et la prospérité du centre de colonisation de Djedeïda et les soumettre
soit à la Chambre d’Agriculture soit au Grand Conseil. Cette association a contribuée
vivement à la reconstruction du centre de Djedeïda après la Deuxième Guerre mondiale44.
Depuis, plusieurs associations ont été créées successivement : l’Association d’intérêt
collectif pour l’irrigation de la forêt d’el-Bathan et le groupement d’intérêt hydraulique
créée en 1946 Depuis, plusieurs associations ont été créées successivement : l’Association d’intérêt
collectif pour l’irrigation de la forêt d’el-Bathan et le groupement d’intérêt hydraulique
créée en 194645. Ces associations formaient donc l’un des principaux mécanismes de
l’urbanisation du centre colonial de Djedeïda et de sa région.
En effet, la diversité des acteurs, l’existence de groupements pluriels expliquent
l’hétérogénéité des contextes urbains, de différents niveaux d’urbanisation remarquée dans
la région durant cette phase.
La période ne semble, à première vue, guère porteuse de changements caractéristiques.
C’est une impression de stagnation qui prévaut. Pourtant, des mutations profondes, certes
lentes et donc peu visibles, sont en œuvre. Elles concernent tant les structures foncières que
la production urbaine. Vue l’intervention énergique de tous ces acteurs l'immense domaine
se morcelait ainsi petit à petit pour le plus grand avantage de la colonisation. Plusieurs
nouveaux centres coloniaux furent constitués sur le cours de la Medjerda. L’organisation de
l’espace de la région continue à s’articuler autour des quelques centres urbains encore actifs.
On note à cet égard une continuité d’occupation des principales localités mises en valeur à
l’époque précoloniale. Certes, on ne dispose pas d’une étude globale de tout le domaine,
mais seulement de quelques travaux, qui peuvent paraître ponctuels.
En réalité, la particularité, le statut et l’étendue du domaine ont fortement influencé
l’organisation de l’espace. Ainsi, la vocation agricole du domaine a joué un rôle décisif dans
la forme urbanisée de l’endroit. Les lotissements créés peuvent être classés en deux
catégories : urbains et agricoles. Depuis, l’espace n'a cessé de se rétrécir.
Le programme de colonisation pour l'année 1929 comprenait des lots de culture de 30
à 100 hectares de superficie dont certains partiellement irrigables ; des lots de culture de
petite superficie de 4 à 15 hectares, en majeures parties irrigables et des lots suburbains. Les
lots de culture sont mis en vente dès 1930 ; ils sont situés à Djedeïda. Mais au-delà des
contraintes physiques, les facteurs historiques ont joué un rôle important dans la répartition
des centres urbains. Ces centres se sont alors développés dans les plaines les plus peuplées
par les colons. Ainsi se dessinait un nouveau modèle urbain : d’une part, les différences
entre les noyaux traditionnels, d’autre part les quartiers lotis, accueillant une population
européenne hétérogène et bénéficiant des premiers équipements urbains.
b. Lotissement urbain « Djedeïda-Nord » -janvier 1931
Ce lotissement a été effectué au détriment des parcelles n°6, 7et 12, à proximité de l’ancien village de Djedeïda46. Ces extensions urbaines viennent grossir le village d'origine, conquérant la plaine agricole et imposant une nouvelle forme urbaine et une nouvelle image à ces espaces bâtis peu structurés, celle des lotissements. Il comprenait 81 lots dont 35 affectés ou réservés à l’installation des services publics. Les lots ont été attribués par priorité aux colons installés dans la région par la Direction de l’Agriculture. La surface des ilots variait entre 620 m² et 2260 m². Le parcellaire est organisé par de très grandes parcelles irrégulières et non bâties. Les lots sont de très grandes dimensions et loin les uns des autres et ne constituent pas un ensemble cohérent. L’aménagement du lotissement a été réalisé en tranches au fur et à mesure de la vente. Les acquéreurs devaient dans un délai de deux ans, clôturer le terrain au moyen de murs ou de haies vives d’une hauteur d’au moins un mètre, édifier des constructions d’une valeur minimale de 15.000 francs, s’interdire d’aliéner le lot pendant dix ans sans l’autorisation du Directeur Général de l’Agriculture, du Commerce et de la Colonisation.