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intégral
<span data-buffer="">02 | 2016
Essai stratigraphique de deux demeures du fahs algérois, Djnàn Lakhdar et Djnàn Mahieddine
Samia Chergui
<span data-metadata=""><span data-buffer="">02 | 2016
Essai stratigraphique de deux demeures du fahs algérois, Djnân Lakhdar et Djnân Mahieddine<span data-metadata="">
Samia Chergui
Table des matieres
<span data-metadata=""><span data-buffer="">Résumé
Porter un intérêt à l’histoire des anciens djenân du fahs algérois ne peut être suffisant en soi
compte tenu de la rareté des archives et sources textuelles. Ces objets patrimoniaux, qu’ils soient
de rang de site ou de monument hérités de la période ottomane, peuvent constituer de véritables
documents pour peu qu’ils fassent l’objet d’un essai stratigraphique. Le présent article fait état des
résultats d’une lecture de stratification architecturale portant sur les cas particuliers des Djenân
Lakhdar et Mahieddine tout en étant élargis au Bain des Janissaires et à la Grande Mosquée
d’Alger. Grâce à une telle démarche qui complète ou se substitue à la documentation historique,
on est parvenue à restituer l’histoire de ces bâtiments historiques, en dévoilant une quantité
d’informations importantes sur leur matérialité.
<span data-buffer="">
Taking an interest in the history of the ancient djenân of the Algerian fahs cannot be sufficient in itself given the scarcity of archives and textual sources. These heritage objects, whether of site or monument rank inherited from the Ottoman period, can constitute real documents as long as they are the subject of a stratigraphic test. This article reports the results of a reading of architectural stratification focusing on the particular cases of Djenân Lakhdar and Mahieddine while being extended to the Bath of the Janissaries and the Great Mosque of Algiers. Thanks to such an approach which complements or replaces historical documentation, we have managed to restore the history of these historic buildings, revealing a quantity of important information on their materiality.
إن الاهتمام بتاريخ الجنان القديم للفحص الجزائري لا يمكن أن يكون كافيا في حد ذاته نظرا لندرة المحفوظات والمصادر النصية. يمكن لهذه القطع التراثية، سواء كانت موقعية أو أثرية موروثة من العصر العثماني، أن تشكل وثائق حقيقية طالما أنها تخضع للاختبار الطبقي. يورد هذا المقال نتائج قراءة التقسيم الطبقي المعماري مع التركيز على حالات خاصة لجنان الأخضر ومحيي الدين بينما يمتد إلى حمام الإنكشارية والجامع الكبير في الجزائر العاصمة. وبفضل هذا النهج الذي يكمل أو يحل محل التوثيق التاريخي، تمكنا من استعادة تاريخ هذه المباني التاريخية، والكشف عن كمية من المعلومات الهامة حول أهميتها المادية.
Mots clés<span data-metadata="">
Strate, Archéologie, Architecture, Histoire, Monument, fahs, Alger. <span data-buffer="">
Pour citer cet article
Samia Chergui, « Essai stratigraphique de deux demeures du fahs algérois, Djnân Lakhdar et Djnân Mahieddine », Al-Sabîl : Revue d'Histoire, d'Archéologie et d'Architecture Maghrébines [En ligne], n°2, Année 2016. URL : http://www.al-sabil.tn/?p=2330 <span data-buffer="">
<span data-buffer="">Télechargement<span data-metadata="">
<span data-buffer="">Texte integral<span data-buffer="">
<span data-buffer="">La stratigraphie est considérée comme une véritable méthode d’étude de gisement archéologique. Elle contribue aux recherches philologiques depuis une trentaine d’années. Dès 1975, Mannoni précise que l’histoire des vestiges archéologiques est appelée à intégrer la stratigraphie en complément des sources indirectes qu’elles soient textuelles ou iconographiques. Certains architectes qui s’intéressent à la restauration –Doglioni et Parenti – aussi bien que quelques archéologues investis dans l’architecture – Harris, Brogiolo et Francovich – se rendent d’emblée compte du potentiel que ce type d’étude peut avoir dans la documentation et l’interprétation du monument, objet de restauration et expliquent pour la première fois les bases théoriques de cette discipline, née de l’application de l’archéologie au bâtiment 1 .<span data-buffer="">
Le Bain des Janissaires : application d’une méthode stratigraphique <span data-buffer="">
La stratigraphie représente les phases constructives et les périodes d’usage d’un bâtiment
historique. Elle se manifeste par plusieurs strates (une fondation, un mur, un plancher ou un
badigeon p.ex.). Toutefois, une différence de taille séparant les stratifications archéologique et
architecturale est le sens même du dépôt des strates : pour les gisements archéologiques, les strates
sont déposées de haut en bas, soit de la plus récente vers la plus ancienne. Dans le cas de la stratification architecturale, les strates se déposent dans toutes les directions, ce qui rend complexe
toute interprétation de l’ordre du dépôt. Les matériaux, les techniques constructives, la couleur, la
composition et la finition caractérisent chacune des unités stratigraphiques. Celles-ci sont
délimitées par un périmètre que les relations suivantes pourraient lier :
1. Contemporanéité concerne deux unités de maçonnerie réalisées dans le même chantier de
construction. Les relations de contemporanéité sont celle de est lié à –deux murs réalisés
conjointement p.ex. – ou égal à–deux unités de maçonnerie réalisées en même temps sans
qu’ils n’établissent de contact physique p.ex. –.
2. Antériorité/postériorité définit une relation entre deux unités réalisées durant deux phases
successives. Les relations d’antériorité/postériorité sont s’adosse à/est adossé sur par –
l’unité qui s’adosse est postérieure à l’unité à laquelle elle s’adosse – ; couvre/est couvert
par– l’unité qui couvre est postérieure à celle qui est couverte (badigeon qui couvre un mur
p.ex.) – ; coupe/est coupé par– l’unité qui est coupée est antérieure à l’unité en interface
qui coupe (l’action d’un percement ou démolition est postérieure au mur que l’on perce ou
démolit) – ; remplit/est rempli par– l’unité qui remplit est postérieure à celle qui est rempli
par (ouverture obstruée p.ex.) –.
Cependant, il faut souligner que la séquence stratigraphique ne fournit pas une chronologie
absolue, basée sur des dates historiques concrètes. Pour pouvoir associer une date précise aux
périodes constructives identifiées au moyen de la périodisation de la séquence, il faut avoir recours
aux données fournies par d’autres domaines ou d’autres méthodes d’investigation : l’étude
philologique ou l’analyse des maçonneries d’après leur stéréométrie p.ex. D’un point de vue
pratique, l’application de cette méthode au Bain des Janissaires a permis de déterminer six unités
stratigraphiques de maçonnerie (USM), dont quatre datant de la période ottomane :
1. L’USM 1 coïncide avec l’aménagement de la nouvelle citadelle ottomane en 1572 et
représente un pan d’un bastion.
2. L’USM 2 est en rapport avec le bain proprement dit dont l’édification suit de très près
l’installation de la muraille. Un acte émanant d’al-Madjlis al-‘Ilmî cite le bain comme
repère topographique ; il certifie qu’en 1817,‘Alî Pâshâ avait procédé, après une
expropriation contestée, à la démolition de la maison sise vis à vis de ce hammâm en vue
de construire la Mosquée du Dey
2
.
3. L’USM 3 correspond aux structures de la Mosquée du Dey inaugurée à la fin de 1818.
4. L’USM 4 définit les structures réalisées quelques temps après afin d’abriter la salle de
repos du bain, fréquentée par les janissaires et leur agha.
5. L’USM 5 représente les travaux de réaménagement introduits par les Français au
lendemain de l’occupation.
6. L’USM 6 traduit les travaux de restauration entamés entre 1998 et 2001, qui ne sont
vraisemblablement pas documentés
3
.
La Grande Mosquée d’Alger : l’essai stratigraphique en complément d’étude historique<span data-buffer="">
L’étude historique de la Grande Mosquée d’Alger est insuffisante pour rendre compte d’une
réalité aussi complexe que sa stratification
4
. C’est pourquoi l’exploitation des documents
d’archives habûs, appuyée par une lecture archéologique, s’est imposée parmi les principales
démarches
5
.
Dans l’état actuel des lieux, il n’est toujours pas aisé de déterminer si al-Djâma‘ al-A‘zam
fut réédifié sur les ruines d’une église byzantine. L’hypothèse de cette première stratification reste
posée au regard du relevé des unités stratigraphiques des maçonneries au niveau des murs qui
délimitent et parcourent à la fois ses sous-sols : un premier mur de soutènement appareillé en blocs
de pierres antiques, grossièrement équarries est identifié. Les autres murs de pourtour sont
maçonnés de semblables pierres qui alternent avec des lits de briques cuites
6
.
La tentative de datation de la galerie transversale qui borde la cour du côté sud-est, montre,
par exemple, que son irrégularité structurelle, son asymétrie et ses rapports confus avec le minaret
ne situent pas sa construction à l’époque almoravide
7
. Les décapages muraux révèlent, dans
l’appareillage de son mur nord-ouest, une diversité de dispositions constructives, derrière laquelle
une nouvelle stratification peut se manifester. L’aménagement de cette galerie serait contemporain
du rajout du minaret à l’angle nord de la mosquée, à l’époque abdalwadide.
La mise à nu du mur séparant la mosquée de ces annexes nord-est laisse apparaître enfin des
perturbations sérieuses, comme l’obstruction de la porte de l’esplanade (bâb al-Tahtâha). Vu à
partir de la tribune, l’appareillage de ce mur de pourtour manifeste des traces de reprises à diverses
époques
8
. Sa majeure partie est constituée de pisé. En revanche, le montage des briques qui
forment l’arc de la porte proprement dite a été démoli en clé et repris par une maçonnerie de
briques anciennes posées sur chant. Le mortier rosâtre, qui les unit, est composé de chaux et de
terre. Cette interruption n’a de sens que si le mur avait été percé, à ce niveau, à l’époque ottomane.
D’ailleurs, les traces de cette ouverture antérieure y sont encore visibles. Son obturation avec des
briques récupérées et du mortier de ciment ne remonte, toutefois, qu’à l’époque française.
Djnân Lakhdar et Djnân Mahieddine : la stratification architecturale en l’absence de sources historiques<span data-buffer="">
L’histoire des demeures d’été algéroises semble peu documentée
9
. Ces maisons de fahs
furent soit détruites, soit transformées au cours de la colonisation française. Celles encore
conservées de nos jours, sont amputées de leur environnement végétal. Seuls les plans cadastraux
et quelques documents notariés en donnent certaines informations partielles.
Au clos Salembier
10, la villa Lung, anciennement appelée Djnân Lakhdha, est passée aux
mains de plusieurs propriétaires et par différentes formes d’usage. Entre 1843 et 1866, elle fut la
propriété de Ben Zouaoui originaire de Médéa. Quelques années plus tard, ce sont c’est les héritiers
Hafis qui l’achetèrent. En octobre 1910, Frédéric Lung en fit l’acquisition. A l’Indépendance, elle
a servi de résidence d’État (1963), de siège de l’Agence Nationale d’Archéologie (1985-1986),
voire de centre de formation de broderie pour les filles (1986-1992).
D’une grande propriété de 9 hectares il n’en restait que 5,25 hectares, à cause de la forte
urbanisation du Clos Salembier. Aujourd’hui, la superficie globale s’est réduite à moins de
2 hectares, correspondant au jardin botanique qui entoure la demeure. Le reste du terrain a servi à
la construction du Ministère de la santé, de la piscine communale, du château d’eau et de l’habitat
individuel.
A première vue, cette villa d’été construite sur deux niveaux avec une emprise au sol de
500 m², représente un métissage de deux cultures et de deux architectures qui se conjuguent pour
produire un style néo mauresque. Il se manifeste dans ses espaces intérieurs par l’adjonction d’un
avant corps, le plaquage de qbu-s latéraux et l’utilisation de coupoles à coquilles et voûtes d’arêtes
au niveau des angles des galeries. Le néo mauresque se traduit aussi dans le décor et les matériaux
de construction : recomposition de panneaux de qallâlîn plaqués sur la plupart de ses murs, le
remploi de céramiques ottomanes et l’intégration de poutrelles métalliques en IPN dans les
maçonneries.
Notre lecture stratigraphique a abouti, quant à elle, à des résultats inédits car ces derniers vont, pour la première fois, à l’encontre des précédentes affirmations, lesquelles attribuent d’emblée à cette demeure un style néo mauresque. En effet, nous avons identifié dans l’angle sudouest de la villa Lung un noyau originel dont les matériaux et techniques de construction aussi bien d’ailleurs que les formes architecturales renvoient à la période de fondation ottomane. L’appareillage de la coupole à base octogonale dissimulé sous un nouveau plancher et les traces du crépi en chaux d’un ancien acrotère noyé dans le mur actuel sont autant d’indices qui corroborent l’existence de cette première unité stratigraphique, témoignage fidèle d’une action ottomane.
Notre intérêt est allé en second lieu vers les villas d’été qui faisaient partie d’un ancien
domaine, dit Djnân Mahieddine. Dressée sur le coteau de Fontaine Bleue, cette vaste propriété
appartenant à l’ancien fahs de Bâb-Azzoun offre une vue imprenable sur la baie et les hauteurs
d’Alger.
Les données historiques demeurent muettes sur la date exacte d’édification de ces villas. Si
l’on croit H. Klein, le domaine du Parc de Fontaine Bleue appartenait encore, au début du XXe
siècle, au Qâyad Mahieddine. Bien auparavant, il était successivement la propriété d’Osman
Khodja, fils du secrétaire général de la Régence, et du trésorier du dey (amîn al-sikka)
11
. Au regard
de ces renseignements, on est amené à confirmer que Djenân Mahieddine existait à la période
ottomane, sans pour autant parvenir à dater sa construction avec exactitude.
Au lendemain de la colonisation française, ce bien ayant appartenu à l’un des membres de
la caste dominante turque, fut confisqué et intégré au domaine de l’Etat par l’administration
française
12
. Vers une date qui ne dépasserait pas le milieu du XIXe
siècle, le djenân d’une
superficie de 10 770 hectares a été mis en vente. Il est morcelé en deux lots, dont l’un fut acquis
par les Lavollé et l’autre par les Valensin. Au cours des années 1856 et 1858, le Qayid Tahar Ben
Ahmed Ben Mahieddine devint propriétaire de la totalité du domaine par voie d’acquisition auprès
des héritiers Lavollé et Valensin. Son nom demeure à ce jour associé à la propriété. Les villas du
domaine Mahieddine qui avaient été classées monument historique en 1927 et dont les abords
furent également classés en 1948, avaient certes échappé à la démolition mais avaient fait l’objet
de pillage et s’étaient dégradées très rapidement. Durant la guerre de libération nationale, elles avaient abrité un centre de police des renseignements et sont devenues un lieu de torture aussi
tristement célèbre que la Villa Susini. En 1965, la propriété, réquisitionnée par le Ministère de la
jeunesse et des sports, avait été aménagée en foyer d’accueil et en internat pour jeunes. Le projet
de construction de la salle omnisport Harcha Hcène, initié au cours des années 70 sur les espaces
contigus avait entrainé le remaniement des abords du djenân.
Ces demeures extramuros, accrochées au versant dominant le champ de Manœuvres, ont fait
l’objet d’une analyse stratigraphique en vue d’identifier les traces clés de leur histoire. Là encore,
le projet de restauration qui prétend conserver la matérialité de l’architecture historique peut
utiliser les modalités stratigraphiques pour se superposer aux éléments préexistants et constituer
une étape de plus de l’existence complexe de ces œuvres architecturales sans effacer les traces des
phases antérieures. Mais, il doit bien au contraire les protéger et les conserver. A ce titre, cinq
unités stratigraphiques ont pu être identifiées. Deux d’entre elles traduisent deux phases de
construction ottomane – fondation, puis extension – ; les deux autres sont des strates témoignant
de transformations (percement de nouvelles ouvertures ou obstruction de celles existantes, voire
transformation de niche en porte p.ex.) et de surélévations françaises (Construction d’un étage sur
les anciennes écuries en faisant usage de béton armé p.ex.) ; la dernière unité stratigraphique se
manifeste par des interfaces négatives qui sont les traces de démolitions algériennes suite à
l’occupation illégale des deux bâtiments formant le Djnân Mahieddine par plusieurs familles
(démolition de plancher à voûtains, percement anarchique de murs p.ex.).
Très rares sont les documents qui retracent l’histoire de ce domaine. Le plan cadastral de 1866 indique la situation, les limites et les bâtiments composant la propriété Maheiddine et montre sans doute l’état du domaine tel qu’il se trouvait à la fin de la période ottomane. Tel qu’il apparait sur ce plan, le domaine désigné par le nom de « Campagne Tahar Ben Mahieddine » comprend deux ensembles de bâtiments communément appelés villa A (secteur nord-est) et villas B et C (secteur nord-ouest). La villa A, organisée autour d’un patio, se distingue du côté sud-est par une sorte de kiosque-belvédère donnant sur une terrasse agrémentée par un bassin octogonal. L’édifice en question, témoin d’un art de vivre dans le jardin, a été détruit récemment. A l’aile nord-ouest de cette villa est adossé un grand bassin rectangulaire relié par des canaux maçonnés à un puits actionné par une noria. La genèse et l’histoire des bâtiments sont donc difficiles à établir. C’est pourquoi, sa stratification architecturale n’a pu être déterminée que suite à l’application minutieuse de l’archéologie du bâti.