Numéros en texte intégral
20 | 2025
La sidda et la dokkāna de la maison traditionnelle du gouvernorat de Sousse : Diversité typologique et spécificités des usages
Racha Ben Abdeljelil et Imène Slama
Table des matieres
Résumé
La maison traditionnelle du gouvernorat de Sousse, dite dār, compte plusieurs composantes architecturales organisées autour d’un patio ou d’une cour à ciel ouvert. Parmi ces composantes, il y a les unités d’habitation ou encore les appartements familiaux, dits byūt (pluriel de bīt), qui sont généralement désignées par leurs orientations. La maison traditionnelle compte également une sqīfa et des espaces de service.
Dans cette présente recherche, nous nous intéresserons aux sous-espaces des sdid (pluriel de sidda) et des dkākin (pluriel de dokkāna) qui meublent les unités d’habitation. Premièrement, nous présenterons la signification terminologique d’al-sidda et d’al-dokkāna ainsi que leurs usages selon les régions. Deuxièmement, nous analyserons les différentes typologies de ces deux composantes architecturales, repérées et relevées lors de notre travail de terrain à M’Saken et ses environs, à Kalaa Sghira, à Kalaa Kébira, à Hergla et à Takrouna. Troisièmement, nous énumérerons les différentes composantes de ces sous-espaces ainsi que les fonctions qu’ils peuvent abriter à part la fonction du repos. Notre approche sera anthropo-architecturale visant à retracer l’usage traditionnel et authentique de ces sous-espaces.
Mots-clés :
Sidda, dokkāna, maisons du gouvernorat de Sousse, diversité architecturale.
Abstract
The traditional house in the governorate of Sousse, known as a dār, has several architectural components organized around an open-air courtyard. These include housing units or family flats, known as byūt (plural of bīt), which are named by their orientations. The traditional house also includes service areas and a sqīfa.
In this present research, we will focus on the subspaces of the sdid (plural of sidda) or dkākin (plural of dokkāna) that furnish the dwelling units. Firstly, we will define these two terms al-sidda and al-dokkāna and their uses in different regions. Secondly, we will analyse the different typologies of these two architectural components, spotted and surveyed during our fieldwork in M’Saken and its surroundings, Kalaa Sghira, Kalaa Kébira, Hergla and Takrouna. Thirdly, we will analyze the different components of these sub-spaces as well as the functions they may house apart from the function of rest. Our approach will be anthropo-architectural, aiming to trace the traditional and authentic use of these sub-spaces.
Keywords:
Sidda- dokkāna- houses of the governorate of Sousse- architectural diversity.
الملخص
يضمّ المنزل التّقليديّ في ولاية سوسة والمسمّى دار، عدّة مكوّنات معماريّة تنتظم حول فناء غير مسقوف. ومن بين هذه المكوّنات الوحدات السّكنيّة وتدعى بْيوت جمع بِيت، ويتمّ تسميتها في أغلب الأحيان حسب توجّهاتها. كما تعدّ الدّار سقيفة وفضاءات خدميّة مختلفة.
سنهتمّ في هذا البحث بعنصري السّدّة والدّكّانة الّذين يتميّزان بتعدّد وظائفهما واستعمالاتهما وتأثيثهما للبيوت. سنقوم أوّلاً بتعريف السّدّة والدّكّانة. ثانياً، سنقوم بدراسة مختلف الأشكال الّتي تميّز هذين االعنصرين والّتياعترضتنا خلال عملنا الميداني في مساكن وضواحيها والقلعة الصّغرى والقلعة الكبرى وهرقلة وتكرونة. ثالثاً، سندرس مختلف العناصر الّتي تكوّن هذه الفضاءات الجزئيّة والوظائف التي يمكن أن تعدّها بغضّ النظر عن وظيفة الرّاحة والنّوم. ستكون مقاربتنا معماريّة وأنثروبولوجيّة تهدف إلى استعراض الاستخدام التّقليدي لهذه الفضاءات الفرعيّة.
الكلمات المفاتيح:
سدّة، دكّانة، بيوت ولاية سوسة، تنوّع معماري
Pour citer cet article
Racha Ben Abdeljelil et Imène Slama, « La sidda et la dokkāna de la maison traditionnelle du gouvernorat de Sousse : Diversité typologique et spécificités des usages », Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines [En ligne], n°20,
Année 2025.
URL : http://www.al-sabil.tn/?p=8414
Texte intégral
Introduction
Notre étude se préoccupe de l’espace d’habitation traditionnel en se focalisant sur la diversité des usages des sous-espaces d’al-sidda et d’al-dokkāna au sein de l’unité d’habitation, al-bīt1. Ces espaces dévoilent une richesse et une ingéniosité de l’usage observées au cours d’un travail de terrain mené sur la maison traditionnelle du gouvernorat de Sousse2.
Il est important de noter tout d’abord que la maison traditionnelle citadine est organisée selon un parcours allant du public au privé contrairement à la maison rurale. En effet, ce parcours est ponctué par des seuils hiérarchisés assurant l’intimité des usagers3. À titre d’exemple, la composante d’al-sqīfa n’existe pas dans les zones rurales étant donné que l’habitation est généralement construite sur un terrain agricole appartenant à la famille. Quant à la maison citadine, cette composante est essentielle dans sa répartition spatiale et la porte d’entrée est équipée d’un système de fermeture et de serrures assurant sa sécurité. Les appartements familiaux et les autres composantes de la maison traditionnelle qui entourent la cour ou le patio à ciel ouvert sont précédés par des seuils annonçant et introduisant un nouveau degré d’intimité et de sécurité. Ces espaces habitables sont caractérisés par leur polyvalence et parfois par leur minimalisme. Ils renferment le sous-espace d’al-sidda et dokkāna qui se diffèrent par leurs usages, leurs dimensions et leurs matériaux et techniques de construction.
Dans notre article, nous nous intéresserons en premier lieu à la signification terminologique d’al-sidda et dokkāna. Nous dégagerons par la suite les typologies repérées et relevées sur terrain de ces deux composantes architecturales. La troisième et dernière partie de notre article exposera les différents éléments constituant al-sidda et dokkāna, leurs usages tout en mettant en exergue leurs caractéristiques ambiantales.
1. Les sdid et les dkākin des unités d’habitation : approche terminologique et typologique
Les typologies architecturales des sdid et des dkākin observées représentent l’un des signaux qui permet de distinguer la classe sociale à laquelle appartient une famille ou une autre. En effet, cette composante qui meuble généralement un ou les deux côtés de l’unité d’habitation se présente sous forme de différentes configurations.
L’origine du terme dokkāna est arabe et signifie l’estrade4. Il dérive du verbe dakana (دَكَنَ) dont la définition est ranger et organiser par couches superposées5 ; ce qui renvoie probablement au mode de construction de ces estrades maçonnées. En effet, pour établir une dokkāna, le maître maçon construit tout d’abord une cuve moyennant la brique puis la remplit par de la terre blanche (turba bīḍā). Cette dernière sera ensuite soigneusement damée pour servir de base à la pose d’une rangée de pierres qui sera revêtue par un lait de chaux6. L’écrivain et le littéraire Taher Khémiri, l’auteur du dictionnaire des rites et des traditions tunisiens, propose la définition suivante du terme dokkāna : une estrade maçonnée sur laquelle l’habitant peut s’assoir ou également un plan de travail dans la cuisine 7.
Quant au terme al-sudda, prononcé sidda dans toute la Tunisie, il signifie le lit8 ou le trône. Jacques Revault dans son étude descriptive des palais et demeures de Tunis, définit al-sidda comme étant le « lit en bois surmonté d'un ciel de lit »9. Moncef Ben Slimane quant à lui précise que « la dokkāna ou sidda [est un] lieu de sommeil dans les chambres à coucher traditionnelles ; c’est un plan en maçonnerie ou en bois se situant à 1,50 m du sol. Le vide en dessous peut être destiné soit aux provisions, soit au couchage des enfants »10.
Les deux termes sidda et dokkāna peuvent donc signifier le lit maçonné ou en bois. L’emploi de ces termes diffère d’une région à une autre. À titre d’exemple, dans la ville de M’Saken le lit d’une habitation traditionnelle est toujours nommé sidda peu importe sa hauteur et les matériaux qui le composent11. Al-sidda peut signifier également une mezzanine en bois située dans l’espace de stockage (bīt al-ḫzīn) dans laquelle la femme range les différents objets utilisés occasionnellement (Figure 1). Quant au terme dokkāna, il signifie dans le dialecte de la ville de M’Saken une estrade maçonnée se trouvant dans la sqīfa sur laquelle les habitants peuvent s'asseoir ou y déposer des objets divers.
Source : Auteures
Concernant les régions environnantes de la ville de M’Saken telles que Moureddine et al-Bourjine, ou encore dans les villages de Hergla, Kalaa Sghira et Kalaa Kébira, le terme dokkāna est beaucoup plus utilisé pour désigner les dortoirs dans les unités d’habitation. Notons cependant que dans le village de Kalaa Sghira, il y a deux types de dkākin : al-dokkāna al-miliyāna et al-dokkāna al-fārġa. En effet, les habitants ont l’habitude de différencier entre le dortoir dont le dessous est bâti (dokkāna miliyāna) de celui dont le dessous est creux (dokkāna fārġa) (Figure 2).
Source : Auteures
Dans l’architecture traditionnelle domestique de Mahdia, « la dokkāna est une banquette maçonnée surélevée du sol » et formant un plan en U. Il s’agit d’un lieu de sociabilité qui aménage généralement l’espace de la sqīfa12. Quant à al-sidda, sa signification oscille entre le lit surélevé en bois et une mezzanine pour le rangement13.
Au sud tunisien, al-sidda peut signifier tantôt un lit maçonné à Chenini, à Tataouine et à Kerkennah, tantôt un lit en bois à Douiret14. Dans le contexte djerbien, al-dokkāna quant à elle est une estrade maçonnée d’une quarantaine de centimètres souvent couverte d’une coupole, et servant de dortoir pour les enfants15.
Cette brève approche terminologique et revue de littérature que nous venons de faire concernant la dokkāna et la sidda, illustre la diversité et la richesse des significations de ces deux termes qui diffèrent selon les régions. Les deux termes peuvent se croiser et signifier le lit maçonné ou en bois, mais généralement la hauteur de la sidda est plus élevée que celle de la dokkāna.
2.Typologie des siddas et dokkānas
Nous allons nous intéresser dans ce paragraphe aux différentes typologies des siddas et des dokkānas qui meublent les différents espaces de la maison traditionnelle. Nous distinguons al-sidda maçonnée comportant une chape en brique et al-sidda en bois composée de planches encastrées au mur. Al-dokkāna, quant à elle, est classée en deux catégories : pleine et vide.
2.1. Dans les zones rurales
Dans les zones rurales du gouvernorat de Sousse16, les unités d’habitation (byūt) sont généralement de forme oblongue et sont caractérisées par leur sobriété, leur minimalisme et leur polyvalence fonctionnelle. En effet, la fonction de stockage est souvent intégrée dans les byūt rurales. À titre d’exemple à dār Ali ben Haj Hassen Turkia dans le village d’El Knaies, l’unité d’habitation comporte un côté qui est meublé par une dokkāna ou sidda maçonnée servant d’espace de couchage. L’autre côté de la chambre comporte un hrī17 au-dessous duquel sont disposées des jarres servant au stockage de l’huile et des provisions (Figure 3). Notons cependant que dans le cas où la dokkāna servant de lit est aménagée au-dessous du hrī, elle est désignée par les habitants de la région par dokkāna bi-al-sqaf.
Source : Auteures
La hauteur d’al-dokkāna ne dépasse pas généralement les 50 cm. Elle est maçonnée et dépourvue d’ornementation. Le dessous de la dokkāna peut être rempli par du remblai ou creux et servant comme espace de rangement. Dans ce dernier cas, le dessous de la dokkāna peut être délimité par un muret comportant une ouverture de dimensions réduites permettant l’accès à l’espace d’en dessous.
Les unités d’habitation dans les zones rurales sont également meublées par des sdid maçonnées ou en bois. En effet, dans les familles aisées, la chape formant la sidda peut être remplacée par un lit en planches de bois rouge encastrées dans les parois latérales de l’unité d’habitation. C’est le cas de dār Ben Rjab à El-Knaies qui disposent des sdid en lit de bois et maçonnées (Figure 4 et 5).
Source : Auteures
Source : Photo et relevé des auteures
Dans certains cas de figure, la hauteur de la sidda peut dépasser 150 cm. C’est le cas d’une sidda à houch al-Gharbi à Takrouna. Pour y monter, les habitants avaient aménagé des marches d’escalier de hauteurs considérables et irrégulières. Le dessous de la sidda servait au stockage des provisions18 (Figure 6).
Source : Khlij, S., 2017.
2.2. Dans les zones citadines
Dans la maison traditionnelle citadine, les deux appellations sidda et dokkāna sont utilisées par les habitants pour désigner l’espace de couchage au sein des unités d’habitations (byūt). Dans les habitations des notables, cette partie est caractérisée par son décor floral et géométrique. En effet, la sidda ou la dokkāna est souvent signalée par un arc en plein cintre maçonné ou un ouvrage en bois (lūḥ) ou en plâtre (jibs), auxquels les usagers avaient accroché un rideau opaque pour préserver cet espace du regard. Cet ouvrage est appelé tāj al-sidda19. Nous trouvons dans certaines habitations un banc en bois, dit kanabi ou bank placé devant la sidda sur lequel la maîtresse de la maison pourrait s’y installer durant la journée (Figure 7). Ce banc pourrait également servir le soir comme espace de couchage pour les enfants quand cela est nécessaire. Les matériaux de construction de la sidda sont essentiellement la brique, le bois et le plâtre.
Source : Auteures
Un autre cas de figure de sidda dont la hauteur dépasse les 150 cm a été relevé à dār Chouchène à Kalaa Sghira. Afin d’y accéder, les habitants avaient aménagé une échelle construite par des planches de bois encastrées dans le coin formé par le mur de la façade de la sidda et le mur mitoyen et perpendiculaire à celle-ci. Le dessous de la sidda servait comme espace de rangement des provisions. Cette même unité d’habitation comporte dans le côté opposé à celui de la sidda une dokkāna pleine qui servait au couchage des membres de la famille (Figure 8).
Source : Auteures
La répartition spatiale d’une unité d’habitation peut différer selon les usages et le statut social de ses habitants. En effet, elle peut avoir une seule sidda meublant généralement l’un des côtés de l’appartement familial ou encore deux sdid : l’une est réservée aux parents et l’autre aux enfants. En se basant sur les relevés effectués dans certaines habitations traditionnelles typiques, la sidda réservée aux enfants est moins profonde que celle réservée aux parents (Figures 11-13).
En résumé al-sidda ou al-dokkāna compte deux parties superposées ; la partie supérieure est réservée au repos des usagers alors que la partie inférieure est polyvalente. Dans certaines configurations spatiales, la partie inférieure se trouve en contrebas par rapport au niveau du sol d’al-bīt ce qui permettait d’augmenter son volume. Elle sert au stockage des réserves alimentaires et au rangement20. Ce sous-espace est dit maqṣūra ou dihlīz selon les villes21 (Figures 9 et 12).
Source : Photos et relevé des auteures.
Source : Photos et relevé des auteures.
Cette unité d’habitation compte deux dokkānas : une pleine (à gauche) et l’autre vide (à droite). Le dessous de la dokkāna est couvert par trois voûtains.
Source : Photos et relevé des auteures.
Source : Photos et relevé des auteures.
Cette chambre compte deux sdid. Les deux ouvrages introduisant les deux sdid sont identiques Les matériaux utilisés sont les planches en bois pour le lit et le plâtre pour l’ouvrage introduisant la sidda.
Source : Photos et relevé des auteures.
3. Les composantes d’une sidda/dokkāna et leurs usages
Nous avons dégagé trois composantes architecturales et décoratives relatives à la sidda ou à la dokkāna, à savoir, tāj al-sidda, l’espace de la sidda/dokkāna et le vide sous al-sidda/dokkāna (Figure 14).
Source : Auteures
3.1. Tāj al-sidda
Comme nous l’avons précisé ci-haut, les byūt sont dépourvues de toute décoration dans les zones rurales. Elles sont des espaces polyvalents, fonctionnels et sobres. La partie nuit est meublée par une dokkāna maçonnée au-dessus de laquelle les usagers étalaient autrefois une natte et un matelas en laine ou en foin. Elle est séparée du reste de l’appartement familial par un rideau.
Quant aux zones citadines, ce sous-espace est signalé par la présence d’un arc qui s’adosse aux parois latérales de l’unité d’habitation ou sur deux colonnettes coiffées de deux chapiteaux. Il peut être également introduit par le tāj al-sidda ou les deux ensembles. On atteste toujours la présence d’un rideau accroché à une tringle qui offre plus d’intimité au lit maçonné.
Ce traitement spatial dans les unités d’habitation signale le début de la partie intime au sein de ces dernières. L’espace de repos est ainsi inséré dans une alcôve savamment préservée. Il est appelé ‘atbat al-ḥajjām à M’Saken22 ou srīr ḥjāmī à Kalaa Sghira23.
Tāj al-sidda peut être sculpté en bois ou en plâtre. Il marque entre autres la notabilité des propriétaires24 et représente le seuil majeur de l’intimité. Il est généralement meublé de nombreux motifs ornementaux. Il s’agit d’un arc polylobé, en plein cintre, en accolade ou brisé et compte une partie pleine, les écoinçons de l’arc, et un autre vide, la portée de l’arc. Le répertoire décoratif est souvent symétrique. Les motifs répandus sont similaires à ceux qui meublent l’encadrement en kaḍḍāl comme le cyprès, sarwal, les polygones étoilés, le croissant, les rosaces inscrites dans une forme circulaire, les poissons, les rinceaux végétaux auxquels s’attachent des rosettes qui jaillissent d’un vase. Ces ouvrages peuvent être également décorés par des grappes ou encore des inscriptions. Ces motifs sont sculptés en bas-relief ou peints. Ils connotent, à part leur fonction décorative, la fertilité, la productivité et la protection. Les couleurs déployées dans ces ouvrages sont principalement le vert, le rouge, le bleu et le jaune doré (Figure 15).
Quant aux ouvrages en bois, ils sont plus prestigieux, plus raffinés et sont soigneusement sculptés et peints. Ils comptent à la fois plusieurs éléments opaques et transparents. Leur décor peint et sculpté en bas-relief renferme des motifs géométriques et organiques25.
Dans certaines habitations relevées, les byūt peuvent compter cet ouvrage en bois sans pour autant avoir une sidda ou une dokkāna. Dans ce cas, le lit maçonné est remplacé par un autre fabriqué en bois.
c : rideau et arc - d : rideau accroché à une tringle
Source : Auteures
3.2. L’espace de la sidda/dokkāna
L’espace de la sidda/dokkāna est caractérisé par l’absence d’ouvertures, à l’exception de dār Bessa‘d à Hergla (Figure 16). Dans cette dernière, la dokkāna d’al-bīt du maître est éclairée par une fenêtre donnant sur la cour de la maison. Toutes les unités d’habitation relevées comptent des lits maçonnés placés dans des zones de pénombre incitant au calme et au repos. Le mode de couverture traditionnel de ces lits est soit les voûtes croisées ou des solives de bois dans les zones urbaines (K. Kébira, K. Sghira, Hergla et M’Saken). Cependant dans les zones rurales, le mode de couverture varie entre les troncs d’arbre (à Moureddine, Bourjine, etc.) et les voûtes en berceau à Takrouna.
Source : Auteures
La face frontale d’al-dokkāna peut être revêtue par des carreaux de céramique ou encore des carreaux de ciment. L’espace de la sidda / dokkāna compte plusieurs composantes. En effet, au-dessus du matelas et à une hauteur égale à 1m 90 environ, les habitants accrochaient souvent un tronc d’arbre ou encore une solive en bois autour duquel étaient enroulées les couvertures en laine qui prenait la forme d’un cylindre horizontal dit tajlīla26. Les parois délimitant l’espace de la sidda/dokkāna étaient revêtues par un klīm en laine27 (Figure 17). Ce klīm tissé par les femmes de la dār est bordé par une bordure. Il est tapissé par des losanges imbriqués de différentes dimensions. Le design du tapis traditionnel rappelle les motifs déployés dans le tatouage ou encore de bijoux traditionnels.
Les murs du lit maçonné ou en planches de bois contiennent des niches qui se ferment par deux volets battants, endroits où la maîtresse de la maison rangeait ses affaires. Elles sont nommées škāl à Hergla, maḫḍa‘ à El-Knaies ou ḫzāna ou mārū dans les autres villes et villages du gouvernorat de Sousse.
Dans les maisons construites en pisé, nous avons souvent noté l’existence d’un trou en cul de sac de forme conique creusé dans l’une des parois d’al-sidda ; une sorte de cachette secrète pour les biens précieux de la maîtresse de la maison. Ce trou appelé maḫba’ a été perçu dans les environs de M’Saken tels que Moureddine, Knaies et Bourjine (Figure 18). Il est dissimulé par un bout de tissu28.
Le soir, l’alcôve servant de lit était éclairée auparavant par une lampe d’huile accrochée à une tige métallique fixée à l’une des parois de cet espace (Figure 19).
Source : Auteures
Source : Auteures
Source : Auteures
3.3. Le vide sous al-sidda/dokkāna
Le vide sous al-sidda / dokkāna peut servir à deux fonctions selon le mode constructif, la forme et les dimensions de ces sous-espaces. En effet, si la sidda est ouverte ; c’est-à-dire que ce lit façonné est composé d’une chape maçonnée ou encore d’un lit de planches de bois, le dessous est vide et il est facilement accessible et dans ce cas il peut servir comme espace de couchage29 pour les enfants ou de lieu de rangement (Figures 4, 12 et 20). Dans le deuxième cas où la dokkāna est vide et elle se ferme par une baie de dimensions réduites égales à 50cm x 50cm, le vide est utilisé pour le stockage de certains produits agricoles ou encore pour ranger la laine vue que ce sous-espace est thermiquement favorable pour le bon stockage de ces produits (Figure 21). L’espace situé sous al-dokkāna pourrait être dissimulé par un tissu. Dans certains cas de figures, nous avons noté l’existence d’une ouverture de dimensions réduites en bas de la façade du dār donnant sur la cour. Cette ouverture permettait l’aération de l’espace en contrebas se trouvant au-dessous de la dokkāna (Figure 23).
Le dessous d’al-dokkāna peut compter également un trou en cul de sac de section circulaire servant à récupérer les eaux usées et à les égoutter30 (Figure 22). Le vide sous al-dokkāna pourrait être couvert par une voûte en berceau, des solives de bois ou encore des voûtains.
Source : Auteures
Source : Auteures
Source : Auteures
Source : Auteures
Conclusion
La maison traditionnelle a toujours été décrite comme étant une architecture introvertie. Elle paraît de l’extérieur comme une enveloppe sobre et minimaliste et cache sa beauté ornementale derrière ses parois. Les façades et l’intérieur des unités d’habitation représentent les principales composantes spatiales qui renferment l’essentiel du répertoire décoratif de ces diyār.
Nous avons dégagé à travers cette étude les typologies des sous-espaces sidda et dokkāna, ainsi que la richesse des usages au sein d’eux. Ces typologies varient selon l’emplacement de la maison (citadine ou rurale) et la classe sociale des habitants. Dans les maisons rurales, les sidda et dokkāna sont généralement minimalistes. Elles ont cependant gardé leur polyvalence fonctionnelle de lieu de repos et de stockage. Dans les maisons citadines, les sdid et dkākin sont richement ornementées. Le degré d’ornementation dépend du rang social des propriétaires.
De nos jours, la plupart des sdid et dkākin ont perdu leur fonction originelle qui est le couchage et le stockage des denrées. Ces sous-espaces ont été désormais enlevés au cours des travaux d’entretien et de rénovation de ces habitations traditionnelles ou encore convertis en des espaces d’entrepôt et de débarras. Nous avons constaté également que les propriétaires actuels de certaines habitations traditionnelles veillent à préserver l’authenticité d’une bīt. Cet espace serait perçu comme le musée de la famille et renvoie à des souvenirs enracinés dans la mémoire collective de la famille.
Ces dernières années, certaines composantes d’al-sidda ou al-dokkāna sont utilisées autrement. En effet, tāj al-sidda ou encore le klīm, par exemple, meublent les façades intérieures d’une réception d’hôtel, d’une maison d’hôtes ou encore d’un restaurant touristique. Le recours à ces éléments qui sont aussi bien utilitaires que décoratifs est timbré toutefois par la folklorisation et l’aberration esthétique.
Notes
1 Al-bīt (pl. byūt) est un appartement familial ou encore une unité d’habitation dans une maison traditionnelle du sahel tunisien. Dans le dialecte du sud tunisien, al-bīt est nommée par dār.
2 Cet article s’inscrit dans la continuité des études que nous avons effectuées sur l’architecture traditionnelle domestique dans le Gouvernorat de Sousse. Nous citons à titre d’exemple : Ben Abdeljelil Racha et al., 2024. Ben Abdeljelil Racha, 2023. Slama Imène et al., 2022.
3 « Le seuil, [‘atba], est présent dans quelques proverbes en Tunisie : ‘atba mbrouka, ‘atba maš’ūma. (…) El ‘atba est synonyme de respect des coutumes et traditions, elle renvoie notamment à la femme selon un proverbe très répandu : « baddel el-‘atba » (...) Dans l’espace public el-‘atba signifie la limite ou le seuil qui sépare la maison de la rue, le privé (propriété) du public et la famille de la société.” Ramoun Hassan, 2012, pp. 46-47.
4 الدُّكَّانُ: المِصْطَبَة https://www.almaany.com
5 دَكَنَ المتاعَ: رَتَّبَ بَعْضَهُ فَوْقَ بَعْضٍ في نِظام https://www.almaany.com
6 Ces informations nous ont été fournies par monsieur Kamel Chatti un des habitants de la ville de M’Saken.
7 "الدّكّانة بضمّ الدّال وتشديد الكاف والجمع دكاكن بسكن الدّال هي المصطبة أو المقعد المبنيّ تكون الدّكّانة في المطبخ وتوضع فوقها الكوانين ويطبخ الطّعام. وتكون في السّقيفة أي في مدخل البيت يجلس عليها الخدم والبوّاب. كما تكون خارج بعض البيوت. وهنا يقال: "لا تضمن ضمانة ولا تردّ غضبانة ولا تعمل قدّام دارك دكّانة "
Khémiri Tahar, 1998, p. 119.
8 السُّدَّةُ : السّرير https://www.almaany.com
9 Revault Jacques, 1980, p. 89. Dans son même ouvrage sur les palais et demeures de Tunis, Jacques Revault évoque qu’al-sidda peut désigner un plancher surélevé dans l’espace d’al-maḫzan servant à stocker la paille (tbin). Revault Jacques, 1980, p. 65.
10 Benslimane Moncef, 1994, p. 287. Cité par UNESCO, 2003, p. 56.
11 Al-sidda signifie également une mezzanine qui peut meubler les espaces de stockage.
12 Youssef Zeineb et al., 2018, p. 59.
13 UNESCO, 2003, p. 237.
14 Louis André, 1996.
15 Yacoub Hichem, 2001, p. 30.
16 Moureddine, Knaies et Bourjine.
17 Le hrī est un ouvrage en bois permettant le stockage des céréales. Voir Ben Abdeljelil Racha et al., 2024.
18 Cette typologie est perçue également dans le village de Jradou et dans certains houches de l’île de Djerba.
19 Tāj al-sidda est l’un des signaux qui renvoie au statut social du propriétaire. Ces ouvrages sculptés surtout en bois comptent parmi l’héritage précieux de la famille et sont actuellement utilisés dans l’ameublement et la décoration de plusieurs espaces à vocations multiples tels que restaurants, réception, etc.
20 Ben Abdeljelil Racha et al., 2024.
21 Ben Abdeljelil Racha et al., 2024. Ce sous-espace est nommé dihlīz à Kalaa Sghira et maqṣūra à Hergla. La signification de l’espace d’al-maqṣūra diffère d’une région à une autre. Tantôt il signifie la chambrette dans l’unité d’habitation en T tantôt c’est le dessous de la sidda ou de la dokkāna.
22 Il est dit également hānūt al-ḥajjām dans l’habitation traditionnelle tunisoise. Voir Revault Jacques 1980.
23 Cette alcôve est connue à Kairouan sous le nom farš ḥajjām. Rammah M. et al., 2012, p. 18.
24 Le matériau de fabrication du tāj al-sidda est aussi un indice de la notabilité d’une famille. En effet, les familles aisées ont recours au bois pour façonner cet ouvrage
25 Nous avons rencontré lors de notre travail du terrain à Kalaa Sghira un tāj de sidda en bois authentique que son propriétaire l’a gardé bien que toute la configuration spatiale de la maison traditionnelle a été modifiée. Il compte cinq parties superposées. Du haut en bas, on distingue la couronne de forme triangulaire polylobée coiffée par un fleuron. La deuxième partie est de forme rectangulaire formée de balustres finement sculptés en bois. C’est une composante creuse flanquée d’un deuxième encadrement plein meublé par un texte de style nasḫī sur un fond peint. La troisième composante de l’ouvrage en bois est une frise de forme de U renversé meublée par des losanges en bas-relief et des formes florales et végétale. Cette frise délimite l’arc polylobé qui représente la quatrième composante du tāj al-sidda. Les écoinçons sont meublés par deux imposants cercles de l’éternité sculptés en bas-relief. Ils renferment également deux dessins peints en doré de deux lions stylisés, des oiseaux et des fleurons attachés à des rinceaux végétaux. L’arc se repose de part et d’autre sur deux colonnettes coiffées de chapiteaux. Les bordures de chaque partie de cet ouvrage en bois est peint en doré.
26 Le terme tajlīla est rencontré à K. Sghira. Le fait d’enrouler les couvertures en laine autour du tronc d’arbre ou de la solive en bois évite l’encombrement de l’unité d’habitation et assure l’aération permanente de ces couvertures et leur protection contre les acariens. Le tronc d’arbre et la solive en bois sont connus sous le nom de ‘ūd ou ḫīṭ Ben Abdeljelil Racha et al., 2024.
27 Le klīm est un tapis traditionnel qui revêt les trois parois latérales du lit maçonné. Ses mesures correspondent aux dimensions du lit maçonné.
28 Ben Abdeljelil Racha et al., 2024.
29 Cette fonction est attestée à M’Saken et à Kalaa Sghira.
30 Il s’agit d’un trou de forme circulaire, de profondeur égale à 15 cm et de diamètre égale à 20 cm environ. Nous avons relevé ces trous à Kalaa Kébira et Kalaa Sghira et à El Borgine.