Al Sabîl

19 | 2025

Introduction au numéro spécial de la revue Al Sabîl, La modernité architecturale en Tunisie aux XIXe et XXe siècles :
Naissance, accomplissement et devenir

Leila AMMAR

Pour citer cet article

KLEIN Richard, « Introduction au numéro spécial de la revue Al Sabîl, La modernité architecturale en Tunisie aux XIXe et XXe siècles, Naissance, accomplissement et devenir », Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines [En ligne], n°19, Année 2025.

URL : http://www.al-sabil.tn/?p=3422

Texte intégral​

Les réflexions qui suivent entendent présenter les débats et résultats de deux journées d’études suivies d’une exposition thématique les 10 et 11 juin 2024, tenues aux Archives Nationales de Tunisie ayant pour thème la modernité architecturale en Tunisie et l’actualité des modernismes en architecture en Tunisie, 1900-1978. Ces journées ont mis la culture architecturale et urbaine récente en Tunisie au centre du débat et de l’histoire avec toutes ses inflexions, hybridations et passages au Maghreb et en Méditerranée. Elles ont été dirigées scientifiquement par Leïla Ammar, architecte, professeure à l’Enau, organisées et coordonnées par Salma Gharbi Docomomo.tn et Alia Bel Haj Hamouda architectes et maîtres assistantes à l’Enau.

Les partenariats de ces journées ont associé, les Archives Nationales de Tunisie, le laboratoire LAAM, Archéologie et Architecture Maghrébines, le Club Indigo et Pavillon Bleu de l’Enau, la Do.co.mo.mo Tunisie.

Introduction

Le concept de modernité en histoire, architecture et urbanisme acceptions et évolutions

La notion de modernité est une construction théorique historique et évolutive et aussi l’un des concepts les plus farouchement défendus par de fortes idéologies aujourd’hui battues en brèche. Tout autant revendiquée et construite par différentes disciplines comme l’histoire , l’architecture et l’urbanisme la modernité au sens large est aussi entendue comme un mode de civilisation caractéristique, qui s'oppose à la tradition, c'est-à-dire à toutes les autres cultures antérieures ou traditionnelles. Face à la diversité géographique et symbolique de celles-ci, la modernité s'impose comme une, homogène, irradiant mondialement d’abord à partir de l'Occident et suggérant une volonté d’universalisme orienté vers le progrès, la liberté, l’usage de la raison et les idéaux d’égalité.

Toute compréhension du temps détermine une manière d’être et l’usage qui en est fait oriente le devenir social. La tradition, ne connaît que le temps saisi au temps des origines. Absolue, divine ou cosmogonique, son temps est aussi absolu. La modernité elle porte son regard sur le présent et le dirige vers l’avenir. Avec la modernité, (XVIe-XIXe siècles), l’arrivée du temps universel et du temps mécanique des horloges n’élimine pas le temps spécifique car les deux temps coexistent, le nouveau et l’ancien créant des conflits de temporalités et d’autorités. Les temps nouveaux se sont incrustés dans le temps social et se prévalent de leur universalité, scientificité, fiabilité, efficience et positivité sociales. Leur réception s’est imposée, devenue objectivement nécessaire au nouveau mode de vie des sociétés occidentales, à la nouvelle organisation politique et administrative des nations et à l’encadrement de la société.

Dans l’avènement du processus de modernité et de lucidité le temps nouveau qui agite le corps social n’est pas immobile, il est autant présent et futur, simple phase temporelle.

Les valeurs fondatrices de la modernité à la différence de la tradition, n’empruntent à aucune période antérieure ses critères d’orientation. Elles sont conçues comme processus qui engagent à leur tour d’autres processus de changement. Et si la loi est divine pour la tradition elle est humaine pour la modernité et demeure le produit de l’histoire comme fait culturel.

La modernité n’est pas absolue, elle demeure une notion polymorphe, qui connote globalement toute évolution historique et changement de mentalité dans des contextes géographiques et culturels variés.

Inextricablement mythe et réalité, la modernité se spécifie dans tous les domaines : État moderne, technique moderne, musique et peinture modernes, mœurs et idées modernes – comme une sorte de catégorie générale et d'impératif culturel. Née de certains bouleversements profonds de l'organisation économique et sociale en Europe d’abord, elle s'accomplit au niveau des mœurs, du mode de vie et de la quotidienneté – jusque dans la figure du modernisme- manière d’expérimenter les formes de la modernité. Mouvante dans ses formes, dans ses contenus, dans le temps et dans l'espace, elle n'est stable et irréversible que comme système de valeurs, comme mythe pourrait- on dire ? – et, dans cette acception, il faudrait l'écrire avec une majuscule : la Modernité.

Mais, la notion de modernité, bien que pensée et affirmée à partir de l’universel, du progrès, de la civilisation, de la construction d’un monde nouveau n’a pas été la même d’un pays à l’autre. Non seulement elle diffère selon chaque pays, mais également d’une époque à l’autre. L’architecture au sens moderne est très récente et essentiellement occidentale, De la Renaissance italienne à l’industrialisation du XIXe siècle elle a déterminé des visions du monde et des références culturelles humanistes puis capitalistes. Plus récemment, son inscription dans des géographies et des territoires sous domination coloniale ou sous protectorat a heurté les systèmes traditionnels et s’est confrontée à la permanence des usages et des savoir-faire. Elle a confronté des modes de vie et de faire à une accélération du temps que les populations autochtones ont reçu comme un défi à leur survivance et contre lesquelles elles ont réagi.

Il n’existe pas de lois de la modernité, il n'y a que des traits et des processus de la modernité. Il n'y a pas non plus de théorie, mais une logique de la modernité, et une idéologie. Morale canonique du changement, elle s'oppose à la morale canonique de la tradition et des temps anciens. La question est en définitive celle de savoir pour les hommes et les femmes de l’art quelle articulation réaliser entre les sources et patrimoine hérité du passé et les apports de la modernité.

Moderne, Modernité

L'histoire de l'adjectif « moderne » est antérieure et plus longue que celle du concept de « modernité ». Dans n'importe quel contexte culturel, l’« ancien » et le « moderne » alternent significativement. Mais il n'existe pas pour autant partout une « modernité », c'est-à-dire une structure historique et polémique du changement et de la crise. Celle-ci est repérable en Europe à partir du XVIe siècle, et ne prend tout son sens qu'à partir du XIXe siècle avec la révolution industrielle et la naissance des empires coloniaux.

L’idée principale au plan philosophique de la modernité est la liberté de l’individu ou plutôt la faculté de s’autodéterminer. N’acceptant pas l’idée de nature humaine la modernité se fonde sur l’homme qui invente sa propre nature au cours de l’histoire.

Architecture et Modernité

En Occident la modernité remonte à la Renaissance, moment de réappropriation de l’Antiquité et d’invention où la discipline architecturale se dote d’une théorie. Au XVIIIe siècle, la Révolution des Lumières et la querelle des Anciens et des Modernes en littérature touche aussi l’architecture et bientôt la Révolution industrielle interpelle architectes et ingénieurs à travers le règne naissant du fer et de la science. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle en Europe, la plupart des architectes, formés dans les académies, manifestent une grande surdité aux nouveaux programmes et aux nouvelles techniques. L’annonce de la modernité vient d’Angleterre et d’Allemagne où en marge des éclectismes, les architectes affrontent la question du rapport entre architecture et industrie. Le Mouvement moderne, courant qui va dominer l’architecture de la première moitié du XXe siècle est là tout proche propulsé par les avant-gardes européennes.

L’avènement de la postmodernité en philosophie en littérature et en architecture dans les années 1980 a semé le doute et le soupçon sur les valeurs de la modernité et son champ d’universalité. Le concept s’est émoussé et l’épuisement du sens est apparu avec les désillusions des tournants significatifs de l’histoire de l’occident. L’analyse historique dira dans quelques décennies si le projet de la modernité comme question philosophique est encore viable à l’heure de la postmodernité ou de l’hyper modernité.

Une Modernité imposée ?

Toute autre est la modernité (hadatha) et la modernisation engagée dans les pays conquis et colonisés au nom du progrès et de la civilisation et particulièrement dans la Régence de Tunis à partir du XIXe siècle comme volonté répondant aux exigences de survie de la société face au contact avec l’Occident, au réveil brutal, au coup d’accélérateur donné à l’histoire. Dans la Régence de Tunis, la modernité architecturale et urbaine, à l’ère des réformes beylicales, inspirées des Tanzimat et pensées en amont du protectorat, s’inscrit dans un contexte de ruptures et de confrontations qui va recomposer les grandes villes de Méditerranée. Au siècle de la Nahdha, (1830-1930) la marche du temps s’accélère, elle est celle d’une modernisation nécessaire intérieure, ou imposée, de la société et de l’Etat, un passage de l’ancien au nouveau, du familier à l’inédit, de tiraillements vers un nouveau mode de vie encore inaccompli et de rupture des équilibres d’un ordre ancien. La modernité coloniale en Tunisie a produit des espaces complexes, conflictuels, doubles et un véritable dédoublement de l’être où les permanences et les réalités antérieures se heurtent aux nouvelles techniques, aux règlementations et à la prépondérance des volontés de progrès et de « civilisation ». Dans le contexte de la domination coloniale, l’architecture connaît un renouvellement des formes, une innovation-rupture des types architecturaux et des techniques constructives, dans une économie internationale mondialisée.

La Tunisie indépendante s’est inscrite délibérément dans les temps nouveaux modernes et dans leur ouverture sur le monde. L’émergence et la construction d’un Etat-Nation, le changement des mentalités, l’inscription dans la rationalité de la modernité sont conçus comme un processus de changement et une tâche politique qu’il s’agit d’organiser dans le temps. Les progressistes et les modernistes Tunisiens entendent s’inscrire avec lucidité dans le temps présent mettant à distance le passé. Anticipations, espérances, quête du progrès qui ne nient ni les peurs, ni les incertitudes, ni les échecs, inscrivent la jeune Tunisie dans l’histoire avec l’intervention active de la société et la force mobilisatrice de l’avenir en perspective.

Les courants et les enjeux du débat en Europe et dans le monde, l’universalisation progressive de la modernité en architecture et en urbanisme, ses valeurs, ses axiomes, son système économique, ont mis en mouvement en Tunisie, les acteurs de l’architecture et de l’espace et leurs codes culturels dans un regard porté sur le présent et dirigé vers l’avenir. L’arrivée et l’impact des idéaux du Mouvement moderne en architecture durant l’entre- deux guerres dans la Régence de Tunis aura des répercussions durables jusqu’au-delà des années de l’indépendance.

Au plan urbain et architectural l’héritage des 20 premières années de l’indépendance en Tunisie est encore à évaluer à l’heure où les productions architecturales et urbaines contemporaines paraissent plus que jamais privées des corps de doctrines qui semblent avoir caractérisé des périodes antérieures. Cet héritage architectural des modernes trop vite décrié à partir des années 1970 avec la condition postmoderne, marque en profondeur notre présent tant sur le plan matériel qu’immatériel. Ses traces physiques disparaissent sous nos eux à mesure que s’effondre le projet social qui les avaient portées. Il semble donc aujourd’hui et avec le recul nécessaire de renouveler notre réception de la modernité et des modernismes au miroir de l’actualité. En Tunisie ces notions sont à réinterroger pour éclairer notre présent et construire une vision dynamique des phénomènes architecturaux et urbains dans une trajectoire évolutive et continue.

Le triomphe de la Raison ?

L'Occident a longtemps cru que la modernité était le triomphe de la Raison, la destruction des traditions, des appartenances, des croyances, la colonisation du vécu par le calcul. Mais, aujourd'hui, toutes les catégories qui avaient été soumises à l'élite éclairée, travailleurs et colonisés, femmes et enfants, se sont révoltées et refusent d'appeler moderne un monde qui ne reconnaît pas à la fois leur expérience particulière et leur accès à l'universel. De sorte que ceux qui s'identifient à la raison apparaissent désormais comme les défenseurs d'un pouvoir arbitraire. Il faut reconstruire la modernité, d'abord en revenant à ses origines. Dès le début, dès la rupture entre la Renaissance et la Réforme, elle a rompu l'unité du monde ancien, à la fois rationnel et sacré. Elle a chargé la raison de découvrir les lois du monde, et la conscience de faire apparaître un sujet qui n'était plus divin mais humain.

Maintenant que le règne de la raison conquérante s'est achevé, renversé par Marx, Nietzsche et Freud, mais aussi par la consommation de masse, le réveil des religions et les nationalismes, il faut écouter la voix du sujet, qui n'est pas introspection mais lutte pour la liberté contre la logique de la marchandise et du pouvoir, qui est la volonté de l'individu et du groupe d'être acteurs de leur vie, mais aussi mémoire et appartenance.
(Alain Touraine, Critique de la modernité-1992).

Opposée à la raison raisonnante et en ce XXIe siècle, la question des religions est devenue à la fois omniprésente et plus problématique que jamais, en raison de l’extrême complexité et de la diversité de ses manifestations, avec de nombreuses questions soulevées dans le débat public. Ces évolutions posent de nouvelles questions aux institutions (gouvernement, collectivités locales, hôpitaux, écoles, justice, prisons, entreprises). L’analyse devrait se concentrer sur la transformation des interactions entre les religions et les sociétés dans le monde contemporain, dans une perspective ancrée dans le long terme avec pour objectif principal : développer un nouveau cadre scientifique, résolument ouvert, interdisciplinaire et international, afin de repenser les processus de transformation des relations entre religions et sociétés.

Modernités et ruptures

Force est de constater que de sa forme la plus dure à sa forme la plus douce, la plus modeste, l'idée de modernité, quand elle est définie par la destruction des ordres anciens et par le triomphe de la rationalité, objective ou instrumentale, a perdu aujourd’hui sa force de libération et de création. Elle résiste aussi mal aux forces adverses que l'appel généreux aux droits de l'homme, à la montée des différences, des particularismes et du racisme. Mais faut-il passer dans l’autre camp et se rallier au grand retour des nationalismes, des particularismes, des intégrismes, religieux ou non, qui semblent progresser presque partout, dans les pays les plus modernisés comme dans ceux qui ont été le plus brutalement bouleversés par une modernisation forcée ? Comprendre la formation de tels mouvements appelle certes une interrogation critique sur l’idée de modernité, telle qu'elle s'est développée en Occident, mais ne peut justifier d'aucune manière l’abandon à la fois de l'efficacité de la raison instrumentale, de sa force libératrice, de la pensée critique et de l’individualisme.

Si nous refusons le retour à la tradition et à la communauté, nous devons chercher une nouvelle définition de la modernité et une nouvelle interprétation de notre histoire « moderne », si souvent réduite à la montée, à la fois nécessaire et libératrice, de la raison et de la sécularisation. Si la modernité ne peut pas être définie seulement par la rationalité et si, inversement, une vision de la modernité comme flux incessant de changements fait trop bon marché de la logique du pouvoir et de la résistance des identités culturelles, ne devient-il pas clair que la modernité se définit précisément par cette séparation croissante du monde objectif, créé par la raison en accord avec les lois de la nature, et du monde de la subjectivité, qui est d’abord celui de l'individualisme, ou plus précisément celui d'un appel à la liberté personnelle ?

La modernité a rompu le monde sacré, qui était à la fois naturel et divin, transparent à la raison et créé. Elle ne l'a pas remplacé par celui de la raison et de la sécularisation, en renvoyant les fins dernières dans un monde que l'homme ne pourrait plus atteindre ; elle a imposé la séparation d'un Sujet descendu du ciel sur terre, humanisé, et du monde des objets, manipulés par les techniques et aujourd’hui par l’accélération du temps. Elle a remplacé l’unité d'un monde créé par la volonté divine, la Raison ou l'Histoire, par la dualité de la rationalisation et de la subjectivation.

Dans son ouvrage « La tentation passéiste, les sociétés musulmanes à l’épreuve du temps » (2021), Ali Mezghani, creuse en profondeur une question essentielle pour la compréhension des sociétés où l’héritage musulman a prédominé et a façonné les perspectives et les modalités d’action.

S’interrogeant sur le temps, l’auteur souligne que : « Qui étudie les sociétés d’Islam se rend compte que la question du temps est toujours présente. Il s’agit de temps parce que le point focal des difficultés qu’elles affrontent au présent est, paradoxalement, la signification et le statut qu’elles confèrent à leur passé, seul temps à mériter leurs égards. Parce qu’elles n’ont pas encore clairement élucidé leur rapport à l’histoire, elles n’ont pu, ni voulu, donner au passé le statut de passé. Elles sont « malades » de leur présent qu’elles ne veulent pas vivre et voir, ou qu’elles voient et vivent à travers le prisme de leur passé ; Elles manquent de perspectives d’avenir puisqu’elles le corrompent et le pervertissent par leur rejet du temps moderne et de ses valeurs. »

S’agit-il dans nos sociétés contemporaines arabes et musulmanes d’un renversement lourd et continu des temporalités en faveur de la seule temporalité traditionnelle émanant du temps cultuel et différente du temps nouveau de la modernité ? Modernité rejetée par de nombreux détracteurs et idéologues alors que, donnant lieu à une nouvelle articulation du passé, du présent et du futur elle fonde un temps sans limite ouvert. Celui-ci s’est accompagné de nouveaux concepts qui ont pour objet de souligner le mouvement, ainsi qu’il en est des concepts de révolution, de progrès, d’émancipation, d’évolution, de crise, d’esprit du temps. Et grâce à l’essor des sciences, l’exploration du Monde et à l’internationalisation des échanges, il a favorisé l’émergence de la conscience d’une histoire universelle.

Penser la modernité et les modernismes en architecture en Tunisie de leur naissance à leur devenir ?

Ce numéro spécial de la revue Al Sabîl, propose un débat sur les questions de modernité et de modernismes en architecture et en urbanisme en Tunisie à partir des contributions de chercheur(e)s qui mettent leur plume au service de la réflexion contradictoire et de l’investigation raisonnée.

        Beya Abidi, historienne, souligne qu’à la fin du XIXe siècle, l’architecture palatine à Tunis atteint un stade important d’innovation et de mutations architecturales ainsi que décoratives. Partant d’un travail de terrain associé à une étude historico-archivistique, son travail met en évidence, à travers le cas du palais Ksar Saïd, les continuités et les innovations liées aux transformations morphologiques survenue dans la conception architecturale des palais beylicaux au XIXe siècle.

        Chiraz Mosbah, historienne de l’art, relève, les premiers signes de la modernité en Tunisie sur les plans urbanistique, architectural et décoratif. Depuis l’époque du règne des beys mouradites et husseinites et de son accentuation avec les différentes vagues d’installation des étrangers dans le pays à la veille du protectorat, jusqu’à la prise du pouvoir par les Français. Son intervention met l’accent sur les nouveaux éléments et concepts introduits auxquels les habitants de la ville de Tunis n’étaient pas habitués.

        Esmahen Ben Moussa, historienne de l’art, souligne l’invention de l'espace urbain dans le quartier de Montfleury entre 1900 et 1940 en identifiant les choix des types et dispositifs architecturaux délibérément modernes mis en œuvre par les architectes des villas et immeubles dans un vocabulaire pluriel.

       Houssem Eddine Othmani, chercheur en histoire de l’architecture, inscrit ses investigations dans l’histoire récente des villas des quartiers nord de la ville de Tunis : entre Lafayette et Mutuelleville de 1900 à 1940. Il examine et identifie les quartiers pavillonnaires qui composent la partie nord de la ville de Tunis pendant la première moitié du XXe siècle. Il présente quelques exemples de villas bourgeoises tout en exposant l’hétérogénéité et la particularité de ces productions architecturales de la vie privée bourgeoise à Tunis.

        Denis Lesage, architecte, observe que du XIXe au XXe siècle, l’organisation politique de la Tunisie a connu une mutation considérable, passant d’une monarchie à une république. Au XIXe siècle et jusqu’à la proclamation de la République en 1957, le pouvoir en Tunisie était dynastique et héréditaire. Le Bey de Tunis avait le titre de « possesseur du Royaume de Tunisie ». A partir de 1957, la constitution rédigée par l’assemblée constituante instaure un régime démocratique présidentiel. Le Président de la République, élu par l’ensemble des citoyens tunisiens majeurs, est le garant de l’indépendance du pays, de l’intégrité de son territoire, du respect de la constitution. Il définit les options fondamentales du gouvernement (extraits de l’article 41). Les lieux du pouvoir au sommet de l’Etat reflètent ils ce changement de paradigme (رؤية) ou non ? C'est ce que l’auteur se propose d'examiner.

       Alia Sellami Ben Ayed, architecte, se propose d’étudier dans la sphère architecturale d’Afrique du Nord, la production moderniste de Jacques Marmey souvent citée comme référence. En prolongement des recherches dont elle a fait l’objet, et qui privilégient l’aspect formel, elle entreprend ici d’élargir la visée à la question du vécu sensible. En prenant appui sur le Lycée de Carthage, qui constitue, le fleuron de son œuvre construite, elle, s’intéresse à la manière dont l’architecte transpose, conçoit et met en forme l’ambiance dans le projet. Ses investigations révèlent la mise en œuvre d’un répertoire de dispositifs de filtrage aux limites contrariées, à la fois épaisses et poreuses (rampes, préaux, portiques,) ayant des incidences en termes d’éclairement, d’acoustique et de thermo-aéraulique. Cette épaisseur poreuse, apparaît comme l’élément architectural déterminant, contribuant fortement à réguler l’accessibilité réelle et perceptuelle à l’environnement, à favoriser le partage de l’espace et, par voie de conséquence, à générer l’ambiance ressentie. Dans ce sens Jacques Marmey serait « un designer d’atmosphère » qui s’efforce de configurer des bulles atmosphériques, une pluralité d’« îles » hospitalières, individuelles et collectives. Des lieux privilégiés, qui résonnent de concert avec le monde.

        Fatma Ben Rejeb, architecte, prolonge le questionnement sur l’œuvre de Jacques Marmey, qui a travaillé́ longtemps au Maroc et côtoyé́ les maîtres maçons, en alliant son savoir-faire constructif avec les principes de la modernité́ pour produire une architecture moderne et poétique à partir des ressources locales. Dans le prolongement des travaux précédents qui ont porté́ sur l’architecture rationnelle, plastique ou ambiantale de cet architecte phare, elle propose de porter un nouveau regard sur son œuvre par le biais de la question constructive, en se basant sur sa symbolique ’école de Porto Farina à Ghar El Melh. Dans ce projet, l’architecte a mis en valeur le système constructif dans toute sa splendeur. L’espace et l’échelle y constituent les deux facteurs cruciaux que Marmey a pris en considération lors du processus conceptuel, favorisant ainsi un potentiel d’expression constructive.

        Salma Gharbi, architecte, envisage l’application et l’adaptation du Mouvement moderne en Tunisie, lors d’une période phare de l’histoire architecturale de notre pays, celle de la période de la Reconstruction d’après-guerre. Appelé pour une mission d’étude, l’architecte Bernard Zehrfuss, grand prix de Rome de 1939, arrive en Tunisie en mai 1943. Cette mission amorça une politique de reconstruction visant à rétablir les différents secteurs, notamment ceux de l'urbanisme et de l'architecture, largement affectés par les bombardements. Ainsi, l’État Tunisien, alors sous Protectorat Français, devait mettre en œuvre une politique reconstructrice visant à reconfigurer l’urbanisme des villes, à rétablir leurs principaux équipements et à reloger les populations sinistrées. Parmi leurs réalisations considérables, plusieurs se distinguent non seulement par la qualité de l’habitabilité qu'elles offrent, mais aussi par leurs qualités esthétiques et ambiantales. Cet héritage précieux mérite d’être connu, préservé et revisité pour les enseignements qu'il offre quant au renouvellement de l’architecture tunisienne et en réponse à la question toujours aussi polémique, et plus que jamais d’actualité : tradition et/ou modernité ?

        Emna Touiti, architecte, aborde la question de la modernité architecturale dans la Tunisie indépendante (1956-1975). Elle s’interroge sur les étapes importantes dans la construction de la nation, comme c’est le cas de la période de l’indépendance pour un pays comme la Tunisie qui a acquis sa liberté après des dizaines d’années d’occupation politique et culturelle. L’architecture étant éminemment politique. C’était là, donc l’occasion pour les dirigeants politiques tunisiens et surtout pour Habib Bourguiba de concrétiser architecturalement leurs idées et visions. L’auteure décrypte et interroge l’architecture qui naquit de ces premières années d’indépendance.

A travers ces contributions, les auteurs ont exploré la genèse puis l’accomplissement de la modernité architecturale en Tunisie dans un arc temporel de la fin du XIXe siècle aux années 1980. Depuis les prémices et la gestation des modernismes architecturaux et stylistiques au XIXe siècle marquant les formes et les techniques constructives des architectures produites jusqu’à l’avènement du Mouvement moderne et à ses répercussions mondiales. Ils proposent des réflexions pertinentes et des pistes d’investigation sur les sources et les ambiguïtés de cette modernité aux prises avec l’histoire politique et sociale du pays. La question du devenir de ces modernités a été évoquée lors des débats des deux journées d’étude, elle soulève quelques questions rassemblées ici en guise de conclusion.

Conclusion

La critique de la modernité veut la dégager d’une tradition historique qui l'a réduite à la nationalisation ou au temps théologique et y introduire le thème du sujet personnel et de la subjectivation. La modernité ne repose pas sur un principe unique et moins encore sur la simple destruction des obstacles au règne de la raison ; elle est faite du dialogue de la Raison et du Sujet. Sans la Raison, le Sujet s'enferme dans l'obsession de son identité ; sans le Sujet, la Raison devient l'instrument de la puissance. En ce siècle, nous avons connu à la fois la dictature de la Raison et les perversions totalitaires du Sujet mais aussi le retour au religieux, aux croyances, aux superstitions ; est-il possible que les deux figures de la modernité, qui se sont combattues ou ignorées, se parlent enfin l'une à l'autre et apprennent à vivre ensemble ?

En guise de conclusion, quelques questions viennent à l’esprit :

  • Que pouvons-nous retenir de la notion ou du concept de modernité né au XIXème siècle aujourd’hui ? Et plus particulièrement de la modernité architecturale qui se déploie des années 1930 aux années 1960 ?
  • Comment la repenser dans un contexte général d’accélération du temps, de soubresauts, de crises et d’inégalités mondialisées ?
  • L’idée de modernité a-t-elle encore de nos jours sa force de libération et de création ? La modernité au sens large du terme est -elle toujours un projet inachevé à repenser ? Ou bien un mythe à réactualiser ?
  • Dans le contexte de la postmodernité et de l’hypermodernité faut- il repenser et reconstruire la modernité architecturale et à partir de quels critères ?
  • Comment repenser l’indispensable dialogue constructif passé, présent, futur dans des temporalités appropriées par les humains et susceptibles de développements dans les arts et les techniques ?

Auteur​

Leila Ammar

Architecte, professeure à l’Ecole Nationale d’Architecture et d’Urbanisme de Tunis, Université de Carthage, chercheure au LAAM, Université 9 avril

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