La notion de modernité est une construction théorique historique et évolutive et aussi l’un des concepts les plus farouchement défendus par de fortes idéologies aujourd’hui battues en brèche. Tout autant revendiquée et construite par différentes disciplines comme l’histoire , l’architecture et l’urbanisme la modernité au sens large est aussi entendue comme un mode de civilisation caractéristique, qui s'oppose à la tradition, c'est-à-dire à toutes les autres cultures antérieures ou traditionnelles. Face à la diversité géographique et symbolique de celles-ci, la modernité s'impose comme une, homogène, irradiant mondialement d’abord à partir de l'Occident et suggérant une volonté d’universalisme orienté vers le progrès, la liberté, l’usage de la raison et les idéaux d’égalité.
Toute compréhension du temps détermine une manière d’être et l’usage qui en est fait oriente le devenir social. La tradition, ne connaît que le temps saisi au temps des origines. Absolue, divine ou cosmogonique, son temps est aussi absolu. La modernité elle porte son regard sur le présent et le dirige vers l’avenir. Avec la modernité, (XVIe-XIXe siècles), l’arrivée du temps universel et du temps mécanique des horloges n’élimine pas le temps spécifique car les deux temps coexistent, le nouveau et l’ancien créant des conflits de temporalités et d’autorités. Les temps nouveaux se sont incrustés dans le temps social et se prévalent de leur universalité, scientificité, fiabilité, efficience et positivité sociales. Leur réception s’est imposée, devenue objectivement nécessaire au nouveau mode de vie des sociétés occidentales, à la nouvelle organisation politique et administrative des nations et à l’encadrement de la société.
Dans l’avènement du processus de modernité et de lucidité le temps nouveau qui agite le corps social n’est pas immobile, il est autant présent et futur, simple phase temporelle.
Les valeurs fondatrices de la modernité à la différence de la tradition, n’empruntent à aucune période antérieure ses critères d’orientation. Elles sont conçues comme processus qui engagent à leur tour d’autres processus de changement. Et si la loi est divine pour la tradition elle est humaine pour la modernité et demeure le produit de l’histoire comme fait culturel.
La modernité n’est pas absolue, elle demeure une notion polymorphe, qui connote globalement toute évolution historique et changement de mentalité dans des contextes géographiques et culturels variés.
Inextricablement mythe et réalité, la modernité se spécifie dans tous les domaines : État moderne, technique moderne, musique et peinture modernes, mœurs et idées modernes – comme une sorte de catégorie générale et d'impératif culturel. Née de certains bouleversements profonds de l'organisation économique et sociale en Europe d’abord, elle s'accomplit au niveau des mœurs, du mode de vie et de la quotidienneté – jusque dans la figure du modernisme- manière d’expérimenter les formes de la modernité. Mouvante dans ses formes, dans ses contenus, dans le temps et dans l'espace, elle n'est stable et irréversible que comme système de valeurs, comme mythe pourrait- on dire ? – et, dans cette acception, il faudrait l'écrire avec une majuscule : la Modernité.
Mais, la notion de modernité, bien que pensée et affirmée à partir de l’universel, du progrès, de la civilisation, de la construction d’un monde nouveau n’a pas été la même d’un pays à l’autre. Non seulement elle diffère selon chaque pays, mais également d’une époque à l’autre. L’architecture au sens moderne est très récente et essentiellement occidentale, De la Renaissance italienne à l’industrialisation du XIXe siècle elle a déterminé des visions du monde et des références culturelles humanistes puis capitalistes. Plus récemment, son inscription dans des géographies et des territoires sous domination coloniale ou sous protectorat a heurté les systèmes traditionnels et s’est confrontée à la permanence des usages et des savoir-faire. Elle a confronté des modes de vie et de faire à une accélération du temps que les populations autochtones ont reçu comme un défi à leur survivance et contre lesquelles elles ont réagi.
Il n’existe pas de lois de la modernité, il n'y a que des traits et des processus de la modernité. Il n'y a pas non plus de théorie, mais une logique de la modernité, et une idéologie. Morale canonique du changement, elle s'oppose à la morale canonique de la tradition et des temps anciens. La question est en définitive celle de savoir pour les hommes et les femmes de l’art quelle articulation réaliser entre les sources et patrimoine hérité du passé et les apports de la modernité.
Force est de constater que de sa forme la plus dure à sa forme la plus douce, la plus modeste, l'idée de modernité, quand elle est définie par la destruction des ordres anciens et par le triomphe de la rationalité, objective ou instrumentale, a perdu aujourd’hui sa force de libération et de création. Elle résiste aussi mal aux forces adverses que l'appel généreux aux droits de l'homme, à la montée des différences, des particularismes et du racisme. Mais faut-il passer dans l’autre camp et se rallier au grand retour des nationalismes, des particularismes, des intégrismes, religieux ou non, qui semblent progresser presque partout, dans les pays les plus modernisés comme dans ceux qui ont été le plus brutalement bouleversés par une modernisation forcée ? Comprendre la formation de tels mouvements appelle certes une interrogation critique sur l’idée de modernité, telle qu'elle s'est développée en Occident, mais ne peut justifier d'aucune manière l’abandon à la fois de l'efficacité de la raison instrumentale, de sa force libératrice, de la pensée critique et de l’individualisme.
Si nous refusons le retour à la tradition et à la communauté, nous devons chercher une nouvelle définition de la modernité et une nouvelle interprétation de notre histoire « moderne », si souvent réduite à la montée, à la fois nécessaire et libératrice, de la raison et de la sécularisation. Si la modernité ne peut pas être définie seulement par la rationalité et si, inversement, une vision de la modernité comme flux incessant de changements fait trop bon marché de la logique du pouvoir et de la résistance des identités culturelles, ne devient-il pas clair que la modernité se définit précisément par cette séparation croissante du monde objectif, créé par la raison en accord avec les lois de la nature, et du monde de la subjectivité, qui est d’abord celui de l'individualisme, ou plus précisément celui d'un appel à la liberté personnelle ?
La modernité a rompu le monde sacré, qui était à la fois naturel et divin, transparent à la raison et créé. Elle ne l'a pas remplacé par celui de la raison et de la sécularisation, en renvoyant les fins dernières dans un monde que l'homme ne pourrait plus atteindre ; elle a imposé la séparation d'un Sujet descendu du ciel sur terre, humanisé, et du monde des objets, manipulés par les techniques et aujourd’hui par l’accélération du temps. Elle a remplacé l’unité d'un monde créé par la volonté divine, la Raison ou l'Histoire, par la dualité de la rationalisation et de la subjectivation.
Dans son ouvrage « La tentation passéiste, les sociétés musulmanes à l’épreuve du temps » (2021), Ali Mezghani, creuse en profondeur une question essentielle pour la compréhension des sociétés où l’héritage musulman a prédominé et a façonné les perspectives et les modalités d’action.
S’interrogeant sur le temps, l’auteur souligne que :
« Qui étudie les sociétés d’Islam se rend compte que la question du temps est toujours présente. Il s’agit de temps parce que le point focal des difficultés qu’elles affrontent au présent est, paradoxalement, la signification et le statut qu’elles confèrent à leur passé, seul temps à mériter leurs égards. Parce qu’elles n’ont pas encore clairement élucidé leur rapport à l’histoire, elles n’ont pu, ni voulu, donner au passé le statut de passé. Elles sont « malades » de leur présent qu’elles ne veulent pas vivre et voir, ou qu’elles voient et vivent à travers le prisme de leur passé ; Elles manquent de perspectives d’avenir puisqu’elles le corrompent et le pervertissent par leur rejet du temps moderne et de ses valeurs. »
S’agit-il dans nos sociétés contemporaines arabes et musulmanes d’un renversement lourd et continu des temporalités en faveur de la seule temporalité traditionnelle émanant du temps cultuel et différente du temps nouveau de la modernité ? Modernité rejetée par de nombreux détracteurs et idéologues alors que, donnant lieu à une nouvelle articulation du passé, du présent et du futur elle fonde un temps sans limite ouvert. Celui-ci s’est accompagné de nouveaux concepts qui ont pour objet de souligner le mouvement, ainsi qu’il en est des concepts de révolution, de progrès, d’émancipation, d’évolution, de crise, d’esprit du temps. Et grâce à l’essor des sciences, l’exploration du Monde et à l’internationalisation des échanges, il a favorisé l’émergence de la conscience d’une histoire universelle.
Ce numéro spécial de la revue Al Sabîl, propose un débat sur les questions de modernité et de modernismes en architecture et en urbanisme en Tunisie à partir des contributions de chercheur(e)s qui mettent leur plume au service de la réflexion contradictoire et de l’investigation raisonnée.
Beya Abidi, historienne, souligne qu’à la fin du XIXe siècle, l’architecture palatine à Tunis atteint un stade important d’innovation et de mutations architecturales ainsi que décoratives. Partant d’un travail de terrain associé à une étude historico-archivistique, son travail met en évidence, à travers le cas du palais Ksar Saïd, les continuités et les innovations liées aux transformations morphologiques survenue dans la conception architecturale des palais beylicaux au XIXe siècle.
Chiraz Mosbah, historienne de l’art, relève, les premiers signes de la modernité en Tunisie sur les plans urbanistique, architectural et décoratif. Depuis l’époque du règne des beys mouradites et husseinites et de son accentuation avec les différentes vagues d’installation des étrangers dans le pays à la veille du protectorat, jusqu’à la prise du pouvoir par les Français. Son intervention met l’accent sur les nouveaux éléments et concepts introduits auxquels les habitants de la ville de Tunis n’étaient pas habitués.
Esmahen Ben Moussa, historienne de l’art, souligne l’invention de l'espace urbain dans le quartier de Montfleury entre 1900 et 1940 en identifiant les choix des types et dispositifs architecturaux délibérément modernes mis en œuvre par les architectes des villas et immeubles dans un vocabulaire pluriel.
Houssem Eddine Othmani, chercheur en histoire de l’architecture, inscrit ses investigations dans l’histoire récente des villas des quartiers nord de la ville de Tunis : entre Lafayette et Mutuelleville de 1900 à 1940. Il examine et identifie les quartiers pavillonnaires qui composent la partie nord de la ville de Tunis pendant la première moitié du XXe siècle. Il présente quelques exemples de villas bourgeoises tout en exposant l’hétérogénéité et la particularité de ces productions architecturales de la vie privée bourgeoise à Tunis.
Denis Lesage, architecte, observe que du XIXe au XXe siècle, l’organisation politique de la Tunisie a connu une mutation considérable, passant d’une monarchie à une république. Au XIXe siècle et jusqu’à la proclamation de la République en 1957, le pouvoir en Tunisie était dynastique et héréditaire. Le Bey de Tunis avait le titre de « possesseur du Royaume de Tunisie ». A partir de 1957, la constitution rédigée par l’assemblée constituante instaure un régime démocratique présidentiel. Le Président de la République, élu par l’ensemble des citoyens tunisiens majeurs, est le garant de l’indépendance du pays, de l’intégrité de son territoire, du respect de la constitution. Il définit les options fondamentales du gouvernement (extraits de l’article 41). Les lieux du pouvoir au sommet de l’Etat reflètent ils ce changement de paradigme (رؤية) ou non ? C'est ce que l’auteur se propose d'examiner.
Alia Sellami Ben Ayed, architecte, se propose d’étudier dans la sphère architecturale d’Afrique du Nord, la production moderniste de Jacques Marmey souvent citée comme référence. En prolongement des recherches dont elle a fait l’objet, et qui privilégient l’aspect formel, elle entreprend ici d’élargir la visée à la question du vécu sensible. En prenant appui sur le Lycée de Carthage, qui constitue, le fleuron de son œuvre construite, elle, s’intéresse à la manière dont l’architecte transpose, conçoit et met en forme l’ambiance dans le projet.
Ses investigations révèlent la mise en œuvre d’un répertoire de dispositifs de filtrage aux limites contrariées, à la fois épaisses et poreuses (rampes, préaux, portiques,) ayant des incidences en termes d’éclairement, d’acoustique et de thermo-aéraulique. Cette épaisseur poreuse, apparaît comme l’élément architectural déterminant, contribuant fortement à réguler l’accessibilité réelle et perceptuelle à l’environnement, à favoriser le partage de l’espace et, par voie de conséquence, à générer l’ambiance ressentie. Dans ce sens Jacques Marmey serait « un designer d’atmosphère » qui s’efforce de configurer des bulles atmosphériques, une pluralité d’« îles » hospitalières, individuelles et collectives. Des lieux privilégiés, qui résonnent de concert avec le monde.
Fatma Ben Rejeb, architecte, prolonge le questionnement sur l’œuvre de Jacques Marmey, qui a travaillé́ longtemps au Maroc et côtoyé́ les maîtres maçons, en alliant son savoir-faire constructif avec les principes de la modernité́ pour produire une architecture moderne et poétique à partir des ressources locales. Dans le prolongement des travaux précédents qui ont porté́ sur l’architecture rationnelle, plastique ou ambiantale de cet architecte phare, elle propose de porter un nouveau regard sur son œuvre par le biais de la question constructive, en se basant sur sa symbolique ’école de Porto Farina à Ghar El Melh. Dans ce projet, l’architecte a mis en valeur le système constructif dans toute sa splendeur. L’espace et l’échelle y constituent les deux facteurs cruciaux que Marmey a pris en considération lors du processus conceptuel, favorisant ainsi un potentiel d’expression constructive.
Salma Gharbi, architecte, envisage l’application et l’adaptation du Mouvement moderne en Tunisie, lors d’une période phare de l’histoire architecturale de notre pays, celle de la période de la Reconstruction d’après-guerre. Appelé pour une mission d’étude, l’architecte Bernard Zehrfuss, grand prix de Rome de 1939, arrive en Tunisie en mai 1943. Cette mission amorça une politique de reconstruction visant à rétablir les différents secteurs, notamment ceux de l'urbanisme et de l'architecture, largement affectés par les bombardements. Ainsi, l’État Tunisien, alors sous Protectorat Français, devait mettre en œuvre une politique reconstructrice visant à reconfigurer l’urbanisme des villes, à rétablir leurs principaux équipements et à reloger les populations sinistrées. Parmi leurs réalisations considérables, plusieurs se distinguent non seulement par la qualité de l’habitabilité qu'elles offrent, mais aussi par leurs qualités esthétiques et ambiantales. Cet héritage précieux mérite d’être connu, préservé et revisité pour les enseignements qu'il offre quant au renouvellement de l’architecture tunisienne et en réponse à la question toujours aussi polémique, et plus que jamais d’actualité : tradition et/ou modernité ?
Emna Touiti, architecte, aborde la question de la modernité architecturale dans la Tunisie indépendante (1956-1975). Elle s’interroge sur les étapes importantes dans la construction de la nation, comme c’est le cas de la période de l’indépendance pour un pays comme la Tunisie qui a acquis sa liberté après des dizaines d’années d’occupation politique et culturelle. L’architecture étant éminemment politique. C’était là, donc l’occasion pour les dirigeants politiques tunisiens et surtout pour Habib Bourguiba de concrétiser architecturalement leurs idées et visions. L’auteure décrypte et interroge l’architecture qui naquit de ces premières années d’indépendance.
A travers ces contributions, les auteurs ont exploré la genèse puis l’accomplissement de la modernité architecturale en Tunisie dans un arc temporel de la fin du XIXe siècle aux années 1980. Depuis les prémices et la gestation des modernismes architecturaux et stylistiques au XIXe siècle marquant les formes et les techniques constructives des architectures produites jusqu’à l’avènement du Mouvement moderne et à ses répercussions mondiales. Ils proposent des réflexions pertinentes et des pistes d’investigation sur les sources et les ambiguïtés de cette modernité aux prises avec l’histoire politique et sociale du pays. La question du devenir de ces modernités a été évoquée lors des débats des deux journées d’étude, elle soulève quelques questions rassemblées ici en guise de conclusion.