Al Sabîl

22 | 2026

Cours et patios dans le Tunis de Hélé Béji
L’Œil du jour, une géopoétique de l’habiter.

Sarra Ladjimi Malouche*

Résumé

Notre communication se propose d’analyser les représentations des cours et patios dans L’Œil du jour de Hélé Béji. D’inspiration autobiographique, ce roman interroge notre rapport à l’espace et à l’habiter, à partir du cœur de la demeure familiale, le patio de la maison de la rue El Marr dans la médina de Tunis.

Loin d’être de simples décors, les cours et tout particulièrement le patio, occupent une fonction centrale dans le rapport à l’espace : ils suscitent impressions, sensations, sentiments qui invitent à une appréhension phénoménologique de l’espace. Réactivant les notions d’ambiance et d’atmosphère, l’écriture ouvre l’accès à un ressenti autre de l’espace urbain que notre contemporanéité gagnerait à redécouvrir pour habiter poétiquement Tunis.

Mots-clés :​

Patio- Tunis- Hélé Béji- géopoétique- Ekphrasis.

Abstract

This paper aims to analyse the representation of inner courtyards and patios in Hélé Béji’s book L’Œil du jour (The eye of the day). Inspired by the autobiographical genre, this novel questions our relationship to space and to the act of dwelling, from the perspective of the family home, the house’s patio, located on El Marr Street, within Tunis medina.

More than mere scenery, the inner courtyards and more particularly the patio, hold a key function in the way space is experienced: they arouse impressions, sensations and emotions that calls for a phenomenological approach to space.

Reappropriating the concepts of ambiance and atmosphere, this writing allows an alternative way of experiencing urban space, from which our contemporaneity could benefit, in order to inhabit Tunisia poetically.

Keywords:

Patio, Tunis, Hélé Béji, Geopoetics, Ekphrasis.

الملخص

يهدف عرضنا إلى تحليل مسألة تمثيل الأفنية والباحات في كتاب "عين النّهار" للكاتبة التونسية هالة الباجي. فهذه الرواية المستوحاة من سيرة ذاتية تطرح علاقتنا بالمكان والسّكن انطلاقا من صميم المنزل العائلي، وهو فناء المنزل الواقع بنهج المرّ بالمدينة العتيقة بتونس. الباحات وخاصة الفناء ليست مجرد زخارف بل تحتل هذه المواقع وظيفة محورية في علاقتها مع المكان: فهي تثير الانطباعات والأحاسيس والمشاعر التي تدعو إلى إدراك ظاهراتي للمكان. من خلال إعادة تنشيط مفاهيم الوسط والأجواء، تفتح الكتابة في "عين النهار" المجال أمام شعور متباين بالفضاء الحضري فسيستفيد منه عالمنا المعاصر من خلال إعادة اكتشافه من أجل العيش بتونس بشكل شاعري.

الكلمات المفاتيح:

باحات - شاعرية المكان - هالة الباجي - الوصف التشكيلي - تونس.

Pour citer cet article

Sarra Ladjimi Malouche, « Cours et patios dans le Tunis de Hélé Béji. L’Œil du jour, une géopoétique de l’habiter », Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines [En ligne], n°22, Année 2026.

URL : http://www.al-sabil.tn/?p=14413

Texte intégral​

Introduction

À nos amis de la maison à Patio.

Un des mouvements importants de la littérature contemporaine est le « spatial turn », qui met au premier plan les recherches sur l’espace et opère un retour vers le concret. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’approche géopoétique que nous adoptons pour étudier la configuration du patio dans L’Œil du jour de Hélé Béji. Agrégée de lettres modernes, Hélé Béji a travaillé à l’Unesco, elle est l’auteur de nombreux essais, d’une satire, et d’un roman : L’Œil du jour qui fera l’objet de la présente communication.

La géopoétique1 est un mouvement transdisciplinaire initié par le poète et philosophe Kenneth White à la fin du XXe siècle. Elle cherche à rétablir et enrichir le lien entre l’être humain et la Terre en combinant l’art, la poésie, la science et l’expérience sensible du monde pour habiter la planète autrement, développer une présence intense au monde, créer une culture ancrée dans le réel et dans l’espace partagé. L’approche géopoétique consiste à explorer les chemins du rapport sensible et intelligent à la terre, fondant une culture au sens fort du mot. Le terme « géopoétique » présente un double mouvement : une expérience de la terre et la conversion de cette expérience en art. Dans L’Œil du jour, la maison à Patio est au cœur du lien avec la terre et les éléments. Elle suscite à la fois, l’émotion et l’écriture de cette émotion. En vertu de ces liens renoués qui intensifient la présence au monde, nous avançons l’hypothèse d’une géopoétique de l’habiter. De plus, nous ferons dialoguer la géopoétique avec la géographie littéraire2. En effet, dans le texte, l’espace est un référent situé, qui s’articule entièrement autour de la demeure à patio dans la vieille ville de Tunis. Loin d’être un simple décor, celle-ci constitue la dimension essentielle du roman. Interrogé, représenté et recréé, le référent du texte invite à explorer la facture même du langage, démarche qui est au cœur de la géographie littéraire.

Nous nous attacherons à relever trois dimensions de cette géopoétique de l’habiter : le patio appréhendé par les sens, le corps, une approche phénoménologique donc du lieu, dans un deuxième temps nous montrerons que le patio est l’expression d’une humanité vivante, et enfin nous dégagerons au niveau poïétique une refiguration textuelle du patio en interrogeant la figure de l’ekphrasis. Ces trois aspects de notre communication développent une réflexion sur l’habiter qui s’inscrit à la fois dans le sillage de la géopoétique et dans celui de la géographie littéraire.

L’écriture du patio dans L’Œil du jour , se fait à la faveur d’un geste autobiographique : lors d’un retour à Tunis, la narratrice redécouvre une géographie urbaine en pleine transformation. Déployant un imaginaire dysphorique, les métaphores du naufrage évoquent une géographie qualifiée « d’indiscernable », où seuls certains quartiers de la vieille ville semblent échapper à la catastrophe. Si le texte est étroitement chevillé à la dimension spatiale, il répond aussi à une nécessité d’ordre temporel : la demeure à patio est en passe de disparaître. Écrire c’est la maintenir vivante à travers une écriture capable d’incarner un genius loci , une atmosphère, une ambiance particulière, enjeux des explorations urbaines et architecturales à Tunis.

1. Le patio : une expérience sensible

Comme nous l’avons annoncé dans l’introduction, l’étude de la configuration du patio dans L’Œil du jour de Hélé Béji s’inscrit dans une approche où le référent, en l’occurrence le patio au sein de la demeure familiale de la rue El Marr dans la médina de Tunis, est particulièrement prégnant dans le texte. Relevant du vécu, le patio est vu, perçu, ressenti, aimé, modelé par la narratrice, et donne lieu à une expérience sensible et existentielle de l’espace. Les cinq sens sont alors « dilatés », « ranimés » et jouent leur « rôle de poulies merveilleuses et invisibles, plongées dans leur bain élémentaire »3 :
« Un barrage évanescent entre le jardin et moi se penche, la clameur émoussée de la maison résonne dans la panoplie du patio comme une aube retentissante au-dessus de la montagne aux Deux-Cornes, aux portes de la ville. Je passe cette frontière clandestinement, sous les rideaux chatoyants, un chuchotement, un paysage frais et intime dans le lointain. Je tends le regard et l’oreille, et dans la délicatesse de la chambre j’écarte des pensées engourdies, l’ombre confuse de la ville, les bruits du monde, la fatigue, et la plaine du patio se déroule devant moi, jusqu’à la crête d’un plateau à l’horizon du mur qu’un simple petit encorbellement orne l’infini d’une terrasse sous le ciel »4.

L’évocation du patio nous immerge d’emblée dans un lieu qui est de l’ordre du retentissement, de la résonance, les deux termes sont présents dans le texte, une sorte de va-et-vient sensible entre la narratrice et l’espace où les limites devenues poreuses donnent accès à un patio-paysage. L’écriture restitue une géographie paradoxale à la fois immense et intime5 où le domestique se fait cosmique. Les promenades endotiques sont particulièrement représentatives d’un déploiement de qualités sensibles où la circulation des éléments donne lieu à une atmosphère singulière évoquée par le biais des synesthésies :
« La couleur fait tinter l’écho de l’ombre sur le perron, et enveloppe la fin de la journée d’un prélude et d’une revanche de la douceur sur la chaleur, d’une touche de grâce active et traversée. (Un petit rayon de gloire vespérale glisse sur votre silhouette comme un autre tintement de votre corps et de vos gestes, et la dispersion du monde s’arrondit dans le réduit du perron.) Vous n’y êtes pour rien, mais votre être se ramasse dans le flot des particules tombées du vitrail, avec lequel vous ne faites plus qu’un, une rasade de translucidité, un seuil de passions souveraines et malicieuses, une sobriété accomplie. Vous êtes touché, mais par quoi ? Par quelle composition de pierres, d’angles dérobés, de coins, par quelle odeur de chaux (…) »6.

Les dimensions sonores, visuelles, tactiles, olfactives et kinesthésiques s’entremêlent créant l’expression sensible d’une forme de vie propre au patio. Particulièrement discrète, comme le montrent les termes « tinter », « douceur », « touche », « petit rayon » « réduit », « coins », « particules », « sobriété », cette forme de vie suscite une expérience sensible intense, charnelle du lieu, que la narratrice habite et dont elle est habitée. Un terme semble bien exprimer cette sensation de résonance entre la narratrice et le patio, une correspondance sensorielle suscitée par les odeurs, les formes spatiales, les matériaux, les nuances de la luminosité, il s’agit du terme stimmung . Traduite en français par « tonalité affective » ou encore « disposition thymique », la dimension du stimmung est aussi liée par l’étymologie à la musique. ( stimme est en rapport avec la voix). La sensation de résonance, est d’ailleurs très présente dans le passage cité à travers la métaphore de la musique déclinée par les termes « prélude », « tinter », « écho » « touche ». La dimension de l’habiter est une zone de participation de nous au monde et de la présence du monde en nous. Cette relation chiasmatique est d’ailleurs restituée par paronomase avec la reprise du verbe « tinter » sous une forme différente « tinter », « tintement ». L’espace perçu est reconfiguré selon une unité indivise « vous ne faites plus qu’un ». Cette unité n’est pas la résultante d’une sommation de parties juxtaposées mais relève plutôt d’un geste qui saisit d’emblée une globalité et forme cette unité. Celles-ci sont restituées par les termes et expressions qui renvoient à l’enveloppe, à l’arrondi ou au fait de se ramasser, ne faire qu’un, comme en témoigne le passage cité, ou comme le montre la métaphore de la crique : « Le patio, refermé comme une crique (…) formait autour de moi (…) le dépôt humble et charnel du lointain ».7 Ces expressions et images figurant la sensation d’enveloppement, renouent avec l’étymologie du mot ambiance, elles rappellent en effet que le mot ambiance dérive du latin ambire , « Spitzer montre qu’à l’origine le préfixe amb ne signifiait pas "autour" ou "ce qui entoure" mais plutôt "des deux côtés" (droite et gauche) ». En rappelant l’histoire sémantique du mot, Thibaud, dans son étude sur les ambiances met donc en évidence la connotation de protection associée au verbe ambire et insiste sur le fait que celui-ci renvoyait alors « au mouvement des deux bras lors d’une étreinte chaleureuse, traduisant l’idée d’une protection et d’un milieu en sympathie avec l’homme ».8 À la sensation d’enveloppement se superpose celle de l’ouverture ou encore du recueillement connotant ainsi le patio d’une dimension sacrée : « la sensation qu’un intérieur s’ouvrait et que le ciel, dont la lumière s’appuyait sur la crête de la terrasse comme sur une falaise blanche, (…) donnait à ce décor (…) la force du recueillement. »9 L’analyse de l’ensemble du récit manifeste différents types de polarités devenues interdépendantes dans le texte : intimité/immensité, protection/ouverture, ombre/lumière, sobriété/profusion de couleurs, silence/dimension sonore, familier/mystère, espace endotique/espace cosmique, et surtout espace bâti/espace naturel comme le traduit la périphrase : « le jardin (…) porté par son architecture »10.

L’ambiance du patio convoque les ressources du poétique pour évoquer une « atmosphère », le terme est réitéré dans le récit, il serait un entre-deux, qui semble être condensé par un autre terme récurrent dans L’Œil du jour , et qui d’ailleurs fait l’objet d’un traitement particulier dans le phrasé de Hélé Béji, il s’agit du terme « seuil » : « Seuil. La fin du jour me retient sur cette frange, dans l’extinction des bruits, et arrache quelques mots à la mort de cette dernière journée pour les noyer dans sa douceur. Le cœur de la vasque creuse chaque expérience, l’orbe des arbres grandit chaque sensation. »11 Formant à lui seul une phrase, ce terme acquiert une saillance particulière dans le contexte du récit, où la longueur des phrases atteignant parfois plus d’une page, est particulièrement significative. À ce vocable fait aussi écho le mot « frange » qui « désigne la ligne alternativement brillante ou obscure dans le cas où les ondulations lumineuses se contrarient »12. Le seuil est spatial et temporel, il s’agit probablement de l’annonce du crépuscule qui paraît aiguiser les sensations. La maison à patio, est une miniaturisation de l’espace urbain de la médina de Tunis. Accéder au seuil de la demeure, c’est accéder à sa terre tout entière avec son histoire, son art de vivre, sa géographie, comme le montre aussi l’étymologie du mot « seuil » qui signifie « sol ».

2. Le quotidien du patio : une humanité encore vivante

Le patio de L’Œil du jour s’inscrit dans les situations de la vie quotidienne. Il est au cœur même de l’habiter et abrite un climat affectif mais aussi social où s’expriment humanité, vitalité et spiritualité. La géopoétique de l’habiter passe par la pensée, la sensibilité, le rapport à la langue et nous rappelle que le contact avec le lieu est « fondateur de culture »13, à travers lui, c’est toute une tradition philosophique, religieuse, artistique, qui nourrit l’habiter. Dans le texte de Hélé Béji, le patio donne lieu à un art de vivre où s’exprime notre humanité que notre modernité n’a pas encore entamée. L’évocation du patio permet d’intégrer dans le récit des scènes d’intérieur où la narratrice est observatrice de l’ordinaire et des figures humaines en consonance avec les rythmes quotidiens. Lieu privilégié de la scène sociale, abritant visites, rencontres, concertations qui souvent se transforment en conciliabules, algarades ou comédies, la vie du patio induit une dimension théâtrale qui donne encore plus de relief et de vérité à l’espace habité. Assimilé à la forme d’un cercle toujours ouvert et plus profond, il devient « le théâtre cocasse de la maison »14 : « Les répliques, le décor, le langage, les visages et surtout la lumière répètent l’œuvre d’un auteur anonyme (le gardien invisible de la maison ?) et surgissent (…) avec la spontanéité d’une improvisation ». « le gardien invisible de la maison » évoqué dans la citation ci-dessus, n’est pas sans évoquer la figure du genius loci 15, qui dans L’Œil du jour s’exprime aussi dans un rapport à la langue, en rapport avec une loquacité de la réalité traversée par « mille voix narratives ». Le lieu habité est étroitement lié à l’expression qu’il suscite.

Figure de protection, le genius loci de Hélé Béji adopte les traits d’une figure féminine et semble parfois s’incarner dans la figure de la grand-mère. Celle-ci entretient un rapport quasi-métonymique et chiasmatique au patio : elle en fait partie, elle est contenue par lui et semble le contenir en elle : si les fenêtres du patio sont autant « d’entailles phosphorescentes de son esprit »,16 le patio est lui-même « enveloppé du feuillage touffu, penché et indistinct d’un recueillement (…) »17, un halo de spiritualité qui imprègne à la fois le lieu et la figure de la grand-mère :
« Elle a touché en marchant le cœur invisible du jardin, qui renvoie à présent sur les murs, au creux des fenêtres, un flot de pulsations mystiques. Elle a fait vibrer la profondeur en arrachant au temps un ordre fragile et menacé, et retient l’effondrement du monde comme les pièces encore chatoyantes du damier étincelant où elle pose les pieds »18 .

Particulièrement récurrent, le rapport de syntonie se manifeste dans ce passage par les termes « faire vibrer », « toucher », « qui renvoie ». Cette doublure intime et sensorielle a trait avec les dimensions du terrestre et du sacré, du spirituel et du charnel du lieu et revient dans la langue avec le dérivé d’un vocable déjà mentionné : le mot « frontière ». Celui-ci s’apparente dans le texte au mot « seuil » précédemment analysé. Le seuil est aussi temporel, et les sensations d’autant plus aiguisées que le monde perçu, « un ordre menacé et fragile » est sur le point de disparaître, mais le genius loci féminin le transforme en un lieu de vie :
« (…) appuyée avec une foi toute spirituelle, à demi- immergée dans un monde que malgré mes efforts je ne peux distinguer, matérielle et charnelle dans son dialogue avec le Bon Dieu – et ce qui en elle aurait dû suggérer la frontière inquiétante et déprimante avec la mort …) suggère tout au contraire l’idée d’une complicité avec la vie (…) Et en en affrontant l’inaccessible, ma grand-mère ouvre un accès habile et délicieux au terrestre »19.

Impressions, sensations, émotions sont prolongées par les échos sonores accès/inaccessible, où les opposés s’ouvrent l’un à l’autre. Les contraires entretiennent une relation dynamique que la prose poétique par des rapprochements nouveaux est apte à nous faire ressentir. En attirant l’attention sur la forme donnée à la langue, l’écrivaine nous rappelle qu’écrire implique aussi une réflexion sur l’acte d’écriture lui-même. Les figures adoptées, le type de phrasé sont significatifs d’un rapport au lieu comme nous le montrerons dans le troisième point de notre réflexion.

3. Configurer le patio par l’écriture : l’Ekphrasis

La vie du patio semble raviver une relation archaïque au lieu à la fois simple et énigmatique, faite d’apparitions, de révélations, moments « soudains, aigus, immédiats »20 où l’on est touché, « traversé » par « la grâce », instants épiphaniques que restitue l’écriture.

« Mais l’instant, cet instant qui m’accordait la grâce de me sentir encore un peu à la maison, parmi ces êtres que je contemplais et interrogeais en même temps que la bordure des plates-bandes, la cuisine, l’escalier, la végétation, et qui je le savais, témoignait d’une existence autre qu’inerte, me frappait par son caractère inséparable et lumineux dont naissent les œuvres, les histoires, les langages, les musiques ».21

La vie dans la demeure à patio inspire des pensées sur l’art et son rapport avec le réel. C’est aussi dans cette perspective que s’inscrivent les nombreuses références à la musique, au théâtre, à la peinture, la photographie, l’architecture, la sculpture, la littérature, et par ricochet l’écriture littéraire qui privilégie la description. Un passage en particulier nous retient puisqu’il porte justement sur la description du patio que nous reproduisons pour les besoins de l’analyse :
« Par un écart d’intensité, le jardin se recueillait, il enseignait à la lumière le secret de son ombre, il la refaçonnait à son goût et lui fabriquait une pureté dont seule elle ne serait pas capable.
Le patio bougeait, se déplaçait en elle à la recherche d’un partage parfait entre le matériel et l’immatériel, une ligne du milieu d’où se courberait de part et d’autre la réalité et son essence, le visible et sa source. Il bougeait lentement avec des gestes arborescents, un salut marmoréen et des sourires en forme de vasque. Il jouait la lumière comme les touches d’ivoire d’un piano qui se distribuent sous la coulée des doigts en vaguelettes, la chassait d’un coin et la faisait grimper sur l’autre comme une plante murale qui toucherait les nuages, la bloquait sur un damier de dalles comme un éclairagiste de théâtre, ou la dispersait en source vive sur une roche de montagne, l’entaillait sur les jeux d’arêtes qui la sauvent du désordre et la reflètent par blocs, courbes et masses.
Le jardin, dans la lumière qui lui obéissait, tournait lentement en la traversant comme une eau calme, s’y engageait comme dans une aventure infinie, et dans l’infiniment petit de ses particules comme dans un cosmos lentement tournoyant, les balayant avec des brindilles tombées des arbres, à travers un écran de souvenirs, d’états d’âme, de départ. La qualité de la lumière me faisait penser à l’eau d’un bain tiède dans laquelle, avant de s’y plonger en entier, on trempe le coude ou le bout des doigts pour en apprécier le degré de température, le contact optimum avec la peau, et je touchais avec mes yeux mouillés d’une douce luminosité la température idéale du patio dans laquelle j’immergeais toutes les pensées de ma journée qui passait
»22.

Particulièrement amplifiée, cette description relève de l’ekphrasis, exercice de rhétorique défini comme une description « vivante », qui « met sous les yeux », ou plus littéralement encore, qui « offre à la vue » son objet. Elle est souvent employée par les rhéteurs qui puisent leur matière chez les poètes et les historiens. L’ekphrasis se trouve à mi-chemin entre la description et la narration, elle prend pour objets des réalités, concrètes ou abstraites, très différentes, et peut être de style et d’étendue variables, elle traduit le désir de dire en détail et avec précision.

Le passage cité ci-dessus montre bien que le patio n’est pas simple arrière-plan du récit qu’il s’agirait de décrire, dans ce cas, il serait un simple décor que l’on décompose. La narratrice tente de de donner corps à une « atmosphère », faire ressentir une « ambiance », quelque chose de diffus, des sensations, des impressions comme « la qualité de la lumière », « une température idéale », « un contact optimum avec la peau ». En somme, un instant vécu par tout un chacun comme le montre la métaphore finale du passage. Vivre dans la demeure à patio est une expérience de l’immersion sensible, elle suscite l’émotion et met en mouvement les mots à travers une phrase qui s’anime, s’étire, s’allonge, dans l’espoir de dire jusqu’au bout (comme le suggère l’étymologie du mot « ekphrasis »), le sentiment de la beauté qu’induit le lieu qu’elle incarne. C’est aussi ce que semble suggérer la métaphore des « yeux mouillés » métaphore d’une émotion toujours ressentie face à la redécouverte du patio.

« L’homme habite en poète »23. La phrase du poète allemand Hölderlin, établit un lien fort entre existence et poésie. Elle a été commentée par le philosophe Heidegger et a connu un large écho chez les poètes contemporains. Pour Heidegger la poésie s’accorde à l’écoute du monde, attentive à ses rythmes, à ses appels, intégrant le sentiment du sacré du sensible, prédisposant ainsi à une ouverture au monde. Paul Ricoeur reprend et infléchit cette pensée : « si le poète dit et montre comment habiter le monde, c’est non seulement grâce à sa proximité avec son mystère, mais aussi parce qu’il refigure l’expérience humaine »24 par les mots, et « l’existence quotidienne dans la cité, c’est-à-dire une façon d’habiter ensemble »25.

Hélé Béji prolonge l’acte de l’écriture par la décision de restaurer26, renouveler et transformer la demeure en un lieu qui prendra le nom de « collège international de Tunis », fondé en 1998. Ce lieu, que l’écrivaine elle-même surnomme le « patio intellectuel », abritera des rencontres avec des penseurs de renommée internationale tels que Derrida, François Jullien, Jean Daniel, il résonne ainsi, comme un acte d’ouverture, de partage et de transmission qui est aussi littéraire.

Conclusion

Dans L’Œil du jour , le patio est plus qu’un décor, ou un prétexte support d’une œuvre, il incarne une phénoménologie de l’habiter à laquelle les mots donnent corps grâce à la prose poétique. Celle-ci est particulièrement apte à recréer dans la demeure à patio, l’ambiance, terme qui recoupe le sens premier de l’esthétique, à savoir la perception du monde sensible. La narratrice réactive une pensée de l’ aisthesis qui laisse la part belle au corps, et à l’émotion. Du patio elle évoque sa portée spirituelle et sa résonance affective. De ce rapport à la terre « naît le sens qui fait d’elle un monde habitable (…) source et ressource première de la création artistique et littéraire »27.

Lorsqu’elle prend la forme de l’ekphrasis, l’écriture suscite à son tour des émotions vives, qui nous poussent à agir pour prolonger cette « conversation muette » avec les éléments du sensible. Envisagés en interaction, le naturel et le bâti en sont l’expression dont il faut prendre soin, qu’il faut sauvegarder, avant qu’ils ne deviennent qu’un souvenir.

Notes

1 La géopoétique relève d’un mouvement de création transdisciplinaire fondé par Kenneth White. La géopoétique se propose de refonder notre rapport sensible à la Terre face à la crise écologique. Elle cherche à dépasser les impasses de la culture moderne pour retrouver un contact vivant avec le monde. Kenneth White, Les Plateaux de l’albatros, Grasset,1994. Se référer également à l’essai de Kenneth White, Le Mouvement géopoétique, Éditions Poesis, 2023.

2 La géographie littéraire, telle qu’elle a été théorisée par Michel Collot, est une méthode critique de recherche universitaire dont le but est de penser conjointement les représentations textuelles de l’espace et l’ancrage de l’œuvre dans le lieu. L’approche vise à dépasser l’opposition entre le texte et le réel en analysant comment la littérature investit le territoire. Michel Collot, La Géographie littéraire, José Corti, 2014.

3 Hélé Béji, L’Œil du jour, 2013, p. 13. Pour cette référence nous utiliserons l’abréviation OJ.

4 OJ, p. 57.

5 Ces catégories de l’espace (intimité, immensité, l’arrondi, l’enveloppement), sont analysées par Gaston Bachelard dans La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957. (chapitres VI, VIII, X) (« résonance » et « retentissement », en particulier, sont développés par Bachelard qui lui-même les emprunte à Minkowski).

6 OJ., pp. 193-194.

7 OJ., p. 174.

8 Jean-Paul Thibaud, En quête d’ambiances, 2015, pp. 15-17.

9 OJ, p. 109.

10 Ibid., p. 27.

11 Ibid., p. 107.

12 Dictionnaire de l’Académie française (en ligne).

13 Michel Collot, Pour une géographie littéraire, Éditions Corti, 2014, p. 118.

14 OJ, p. 121.

15 Christian Norberg-Schulz, Genius Loci. Paysage, ambiance, architecture, Mardaga, 1981. L’auteur analyse la notion de genius loci en la croisant avec les notions d’ambiance et d’atmosphère.

16 OJ, p. 261.

17 Ibid, p. 256.

18 OJ., p. 234.

19 Ibid., p. 238.

20 Ibid., p. 53.

21 Ibid., p.54.

22 OJ, pp. 129-130.

23 La phrase est de Hölderlin et sera reprise par Heidegger dans Essais et conférences, 1951.

24 Brigitte Bercoff, La Poésie, Hachette Education, p. 164.

25 Ibid.

26 L’éminente Jamila Binous, qu’elle soit ici même remerciée pour son intervention, a supervisé les travaux de restauration de la demeure qui a été transformée et le patio n’existe plus en tant que tel. Il est important de préciser que le terme « restauration » possède des significations plurielles, comme le montre l’histoire étymologique du mot. Nous employons le terme « restauration » dans le sens de « rebâtir », « reprendre », « renouveler », la signification est donc différente de la définition que le terme revêt en architecture.

27 Michel Collot, Pour une géographie littéraire, Éditions Corti, 2014, p.108.

Bibliographie​

Roman

BEJI Hélé, 2013, (1e éd. 1985), L’Œil du jour , Elyzad, Tunis.

Ouvrages critiques

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WHITE Kenneth, 2023, Le Mouvement Géopoétique, Editions Poésis, Paris.

Auteur​

Sarra Ladjimi Malouche*

Maître-assistante à l’Institut Supérieur des Langues de l’Université de Carthage. Affiliée au laboratoire ATTC-LR18ES12 (Analyse textuelle, traduction et communication) de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités (FLAHM) de l’Université de Manouba.

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