Numéros en texte intégral
22 | 2026
Mur, seuil et patio comme dispositifs climatiques et domestiques.
Les Case di Palma d’Umberto Riva à Stintino (1959–60 / 1971–73)
Marion Boisset
Table des matieres
Résumé
Les Case di Palma réalisées par Umberto Riva à Stintino en 1959–60 puis en 1971–73 constituent un terrain d’observation privilégié pour analyser l’évolution d’une pensée architecturale à partir d’un même site et de conditions climatiques comparables. Conçues comme des maisons de villégiature en contexte méditerranéen, elles interrogent l’habiter temporaire et saisonnier à travers une attention soutenue aux dispositifs spatiaux et climatiques plutôt qu’aux formes typologiques stabilisées.
À partir d’une analyse comparative des deux projets, fondée sur l’étude de six dispositifs architecturaux récurrents — mur, cour, patio, portique, seuil et toiture —, l’article examine la manière dont ces éléments sont progressivement transformés en dispositifs opératoires capables de réguler le climat, d’organiser les parcours et de redistribuer les usages domestiques. La première maison repose sur une organisation introvertie autour d’une cour centrale, conçue comme un vide structurant et un régulateur climatique. Dans les secondes maisons, cette centralité disparaît au profit d’un système continu d’espaces intermédiaires — patios latéraux, portiques, couloirs couverts — articulés par un mur périmétrique enveloppant.
L’hypothèse défendue est que les deux Case di Palma témoignent d’un processus d’abstraction du vernaculaire sarde. Plutôt que de reprendre les formes caractéristiques de cette architecture, Riva en isole certains principes opératoires — protection climatique, organisation des seuils, épaisseur du mur, articulation des espaces ouverts et couverts — qu’il recompose progressivement en dispositifs architecturaux autonomes. L’analyse comparative vise ainsi à mettre en évidence ce déplacement, de la référence typologique vers une logique de projet fondée sur l’expérience spatiale et les espaces intermédiaires.
En déplaçant la lecture de la typologie vers l’expérience, de la forme vers le dispositif, les Case di Palma apparaissent comme le lieu d’élaboration d’une logique de projet fondée sur l’activation des espaces intermédiaires et sur une conception de l’architecture comme champ de relations, sensible aux variations climatiques, perceptives et d’usage.
Mots-clés :
Dispositifs, Espaces intermédiaires, Abstraction, Climat, Usage.
Abstract
The Case di Palma, designed by Umberto Riva in Stintino in 1959–60 and again in 1971–73, provide a privileged case study for examining the evolution of an architectural approach within the same site and under comparable climatic conditions. Conceived as holiday houses in a Mediterranean context, they explore temporary and seasonal dwelling through a sustained attention to spatial and climatic devices rather than to fixed typological forms.
Drawing on a comparative analysis of the two projects, based on the study of six recurring architectural devices—wall, courtyard, patio, portico, threshold, and roof—this article investigates how these elements are progressively transformed into operative devices capable of regulating the climate, organizing circulation, and redistributing domestic uses. The first house is structured around an inward-looking organization centered on a courtyard conceived as both a formative void and a climatic regulator. In the later houses, this centrality gives way to a continuous system of intermediate spaces—side patios, porticoes, and covered passageways—articulated by an enclosing perimeter wall.
The article argues that the two Case di Palma illustrate a process of abstraction of the Sardinian vernacular. Rather than reproducing its characteristic forms, Riva isolates a number of its operative principles—climatic protection, the organization of thresholds, the thickness of the wall, and the articulation between open and covered spaces—which he progressively recomposes into autonomous architectural devices. The comparative analysis thus seeks to demonstrate a shift from typological reference toward a design logic grounded in spatial experience and intermediate spaces.
By moving the focus of analysis from typology to experience, and from form to device, the Case di Palma emerge as the site in which a design logic is elaborated through the activation of intermediate spaces and through a conception of architecture as a field of relationships, responsive to climatic, perceptual, and domestic variations.
Keywords:
Devices, Intermediate Spaces, Abstraction, Climate, Use.
الملخص
تُشكّل Case di Palma التي صمّمها أومبرتو ريفا في ستينتينو خلال عامي 1959–1960، ثم بين 1971–1973، مجالًا مميّزًا لدراسة تطوّر الفكر المعماري انطلاقًا من الموقع نفسه وفي ظلّ ظروف مناخية متقاربة. وقد صُمِّمت هذه المنازل بوصفها مساكن للاصطياف في سياق متوسطي، حيث تطرح إشكالية السكن المؤقت والموسمي من خلال اهتمام متواصل بالأجهزة المكانية والمناخية أكثر من اهتمامها بالأشكال النمطية المستقرة.
وانطلاقًا من تحليل مقارن للمشروعين، يستند إلى دراسة ستة أجهزة معمارية متكررة هي: الجدار، والفناء، والباحة، والرواق، والعتبة، والسقف، تبحث هذه الدراسة في الكيفية التي تحوّلت بها هذه العناصر تدريجيًا إلى أجهزة تشغيلية قادرة على تنظيم المناخ، وتوجيه مسارات الحركة، وإعادة توزيع الاستخدامات المنزلية. يقوم المنزل الأول على تنظيم داخلي منغلق يتمحور حول فناء مركزي يُنظر إليه بوصفه فراغًا بنيويًا ومنظّمًا مناخيًا في آنٍ واحد. أمّا في المنازل اللاحقة، فتختفي هذه المركزية لصالح منظومة متصلة من الفضاءات الوسيطة — باحات جانبية، وأروقة، وممرات مغطاة — تنتظم حول جدار محيطي يحتضن المشروع.
وتتمثّل الفرضية الرئيسة في أن مشروعي Case di Palma يعكسان عملية تجريد للعمارة العامية في سردينيا. فبدلًا من إعادة إنتاج أشكالها المميزة، يعمد ريفا إلى استخلاص عدد من مبادئها التشغيلية — الحماية المناخية، وتنظيم العتبات، وسماكة الجدار، والعلاقة بين الفضاءات المفتوحة والمغطاة — ثم يعيد تركيبها تدريجيًا في هيئة أجهزة معمارية مستقلة. ومن ثمّ، يهدف التحليل المقارن إلى إبراز هذا التحول من المرجعية النمطية إلى منطق تصميمي يرتكز على التجربة المكانية والفضاءات الوسيطة.
ومن خلال نقل محور القراءة من النمط المعماري إلى التجربة، ومن الشكل إلى الجهاز، تظهر Case di Palma بوصفها موقعًا تتبلور فيه مقاربة تصميمية تقوم على تفعيل الفضاءات الوسيطة، وعلى فهم العمارة باعتبارها حقلًا من العلاقات يستجيب للتحولات المناخية والإدراكية والاستعمالية.
الكلمات المفاتيح:
أجهزة، فضاءات وسيطة، تجريد، مناخ، استعمال.
Pour citer cet article
Marion Boisset, « Mur, seuil et patio comme dispositifs climatiques et domestiques. Les Case di Palma d’Umberto Riva à Stintino (1959–60 / 1971–73) », Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines [En ligne], n°22,
Année 2026.
URL : http://www.al-sabil.tn/?p=13533
Texte intégral
Introduction
Les Case di Palma, réalisées par Umberto Riva à Stintino en deux phases distinctes (1959–60 et 1971–73), occupent une position singulière dans son œuvre. Elles constituent à la fois son premier projet architectural construit et, plus d’une décennie plus tard, un moment de reformulation de thèmes qui traversent durablement sa pratique. À ce titre, elles offrent un corpus particulièrement pertinent pour analyser, sur le temps long, l’évolution de sa pensée architecturale au sein d’un même site et dans des conditions environnementales comparables.
Diplômé en 1959 à Venise, Riva réalise la première Casa di Palma après la fin de ses études, dans le cadre d’une commande obtenue par l’intermédiaire de Fredi Drugman1, avec qui il collabore étroitement sur le projet. Implantée dans un site alors largement inhabité, à l’extrémité nord-ouest de la Sardaigne, cette maison constitue l’un des premiers terrains d’expérimentation de l’architecte dans le champ de l’habitat domestique. Elle précède d’autres réalisations de villégiature en Sardaigne2 et s’inscrit dans un moment plus large d’intérêt de l’architecture italienne pour le contexte méditerranéen, sans pour autant relever d’une démarche régionaliste figurative.
Il convient de préciser que les deux Case di Palma sont conçues comme des maisons de vacances. Cette condition d’habiter temporaire et saisonnier constitue un cadre décisif pour comprendre les choix spatiaux et climatiques du projet : elle autorise une relation plus directe aux conditions environnementales, ainsi qu’une moindre dépendance aux standards du confort domestique permanent. L’habiter y est appréhendé comme une pratique située, structurée par les variations climatiques, l’intermittence des usages et les déplacements du corps.
À cet égard le site de Stintino présente en effet des conditions climatiques et paysagères particulièrement contraignantes : exposition aux vents dominants, forte luminosité, paysage rocheux et marin. Il se situe en outre à proximité de formes vernaculaires encore largement présentes — stazzi, architectures rurales dispersées, bâtiments liés aux tonnare — qui forment un arrière-plan constructif et culturel significatif, sans pour autant constituer un modèle formel à reproduire.
Si les Case di Palma ont fait l’objet de publications et d’analyses ponctuelles, elles ont rarement été étudiées de manière comparative. La première maison a notamment été analysée par Laura Pujia, tandis que la seconde apparaît dans les travaux de Nicoletta Faccitondo consacrés aux dispositifs « en marge » dans l’œuvre de Riva. Toutefois, la mise en relation systématique des deux projets, envisagés comme les moments d’un même processus de recherche, demeure encore peu développée.
À partir de ce corpus, l’article interroge la manière dont certains éléments architecturaux — mur, cour, patio, portique, seuil et toiture — cessent d’être mobilisés comme figures typologiques ou motifs formels pour devenir des dispositifs opératoires du projet. Il s’agit d’analyser comment ces éléments concourent à une redistribution de l’habiter, en intégrant contraintes climatiques, organisation spatiale et usages domestiques. La comparaison des deux projets est conduite à partir de ces six dispositifs, étudiés à travers leur organisation spatiale, leur rôle climatique et les usages qu’ils rendent possibles. Elle s’appuie sur un corpus croisé de dessins de projet, photographies, publications, entretiens de Riva et littérature critique.
L'hypothèse défendue est que les deux Case di Palma témoignent d'un processus d'abstraction du vernaculaire sarde. Les formes traditionnelles ne sont ni reproduites ni citées, mais analysées à partir de leurs logiques fonctionnelles — protection climatique, organisation en enclos, gestion des seuils, modulation de la lumière et de l’air — puis recomposées sous la forme de dispositifs spatiaux et constructifs. La comparaison avec les architectures vernaculaires sardes ne vise ainsi pas à établir une filiation formelle, mais à mettre en évidence la manière dont Riva en abstrait et recompose les principes opératoires dans un système de projet propre.
1. Les architectures vernaculaires sardes : un répertoire de dispositifs
Afin d'évaluer l'hypothèse d'une abstraction du vernaculaire dans les Case di Palma, il convient d'expliciter les principaux dispositifs spatiaux et constructifs qui caractérisent les architectures rurales sardes. L'objectif n'est pas d'établir un modèle auquel Riva se conformerait, mais d'identifier un ensemble de principes opératoires servant de cadre de comparaison.
L’architecture vernaculaire sarde ne peut être comprise ni comme un ensemble de formes stabilisées ni comme un corpus typologique homogène3. Elle se caractérise plutôt par un faisceau de dispositifs spatiaux et constructifs élaborés en réponse à des conditions climatiques, productives et sociales spécifiques. Mur, cour, seuil et ouverture relèvent de médiations réglant les relations entre intérieur et extérieur, protection et exposition, permanence et usage, davantage que comme des figures formelles reconnaissables.
Le territoire sarde est historiquement marqué par un habitat majoritairement rural et dispersé, dans lequel les structures domestiques sont indissociables des activités agricoles et pastorales. Cette organisation est particulièrement manifeste en Gallura, région du nord de l’île où le stazzo constitue l’unité fondamentale de l’habitat4. Le stazzo désigne à la fois le bâtiment et la parcelle qui l’entoure, formant un système unifié associant espace de vie, enclos, dépendances et terres cultivées. Son implantation, généralement sur des points légèrement surélevés, établit une relation directe avec le vent, tout en visant des conditions de protection et de contrôle climatique.
Le stazzo gallurese relève d’une logique simple et additive. Son organisation repose sur une cellule originelle (Fig. 1.) — souvent une pièce unique — à laquelle viennent s’agréger, au fil du temps, de nouveaux volumes en fonction de l’évolution des besoins familiaux (Fig. 2.). Cette croissance progressive ne procède pas d’un projet formel unitaire, mais d’une adaptation pragmatique aux usages et aux ressources disponibles. Les murs sont épais, réalisés en pierre locale ; les ouvertures sont rares et concentrées sur un seul côté ; la porte constitue fréquemment le principal seuil entre intérieur et extérieur. L’espace domestique ne se définit pas par la spécialisation des pièces, mais par la capacité d’un volume simple à accueillir des usages multiples dans le temps.
Dans ce système, le mur joue un rôle déterminant. Par ses propriétés matérielles, il assure un filtrage du vent, de la chaleur et de la lumière, tout en assurant une continuité avec le sol et le paysage. Son épaisseur introduit une distance entre dedans et dehors, transformant le passage en une expérience graduée plutôt qu’en un franchissement immédiat. Les ouvertures, réduites et profondément inscrites dans la maçonnerie, cadrent des relations ponctuelles avec l’extérieur ; dans certains cas, la porte demeure la seule ouverture, affirmant le seuil comme élément central de l’organisation spatiale.
Source : dessin de l’auteur.
Source : dessin de l’auteur.
À partir du XIIIe
siècle, l’habitat rural sarde connaît des transformations liées à l’évolution des activités agricoles et des structures sociales5. Dans les régions céréalières du sud, des maisons à cour plus complexes apparaissent, parfois sur un ou deux niveaux, articulant une cour publique sur rue et une cour privée à l’arrière. Le porche y joue un rôle fondamental de transition climatique et spatiale, filtrant l’ensoleillement et favorisant la ventilation naturelle. Dans les régions montagneuses du centre-est se développent des maisons à plusieurs étages, tandis que le nord de l’île conserve des formes plus élémentaires, fondées sur la cellule simple et l’extension linéaire.
À ces architectures domestiques s’ajoutent des formes productives spécifiques, telles que les tonnare, fréquemment présentes sur les côtes sardes, notamment à Stintino jusqu’aux années 1970. Dédiées à la pêche au thon, elles se présentent comme des bâtiments longitudinaux organisés en une succession de pièces en enfilade. Leur spatialité repose sur la séquence plutôt que sur la centralité, et sur une articulation étroite entre organisation du travail, conditions climatiques et construction. Bien qu’elles ne relèvent pas de l’habitat domestique au sens strict, elles participent d’une même culture constructive attentive à l’épaisseur des murs, à la modulation des seuils et à la relation indirecte au paysage.
Ces architectures vernaculaires ne constituent pas des modèles figés, mais un répertoire de dispositifs — cour, mur, seuil, enclos, séquence — capables de produire de l’habitabilité dans des conditions climatiques contraignantes. Elles organisent des relations plutôt que des formes, des médiations plutôt que des oppositions.
Les dispositifs identifiés dans les architectures vernaculaires sardes constituent ainsi moins un modèle de référence qu'un cadre d'analyse permettant de lire les transformations opérées par Riva. Les murs épais, les espaces ouverts protégés (cour, enclos, porche), la progression graduée entre intérieur et extérieur par l'intermédiaire des seuils et l'attention portée à l'orientation, à la ventilation naturelle et à l'ombre constituent autant de constantes opératoires assurant l'habitabilité dans un contexte méditerranéen. La comparaison qui suit ne cherche donc pas à mesurer un degré de fidélité au vernaculaire, mais à mettre en évidence la manière dont ces principes sont progressivement abstraits, recomposés et réinterprétés dans les deux Case di Palma.
2. Les Case di Palma : dispositifs et configurations spatiales
Afin de mettre à l'épreuve cette hypothèse, les deux Case di Palma sont comparées à partir de ces six dispositifs afin d'observer leur évolution et de mettre en évidence le processus d'abstraction progressive du vernaculaire sarde.
Les deux ensembles de Case di Palma réalisés par Umberto Riva à Stintino constituent un corpus cohérent pour analyser la mobilisation et la transformation d’un même répertoire de dispositifs architecturaux dans un contexte climatique et paysager identique. Mur, cour, portique, seuil, volume et toiture sont présents dans les deux projets, mais leur articulation évolue sensiblement entre 1959-60 et 1971-73.
La première Casa di Palma (Fig. 3.) est réalisée immédiatement après l’obtention du diplôme de Riva, en collaboration avec Fredi Drugman. Elle s’inscrit dans une phase encore exploratoire de sa pratique, tout en manifestant une attention précoce aux conditions climatiques et au rapport au site. Le retour à Stintino au début des années 1970 correspond à un moment différent : après un séjour prolongé aux États-Unis et une période durant laquelle la peinture occupe une place centrale dans son activité, Riva reprend certains éléments du premier projet tout en les reconfigurant profondément6.
Source : dessin de l’auteur.
2.1. Implantation et organisation d’ensemble
La première Casa di Palma est implantée sur une langue rocheuse située à proximité de l’ancien village de la Tonnara Saline. Le projet se caractérise par une organisation spatiale nettement introvertie et se compose de quatre volumes distincts, reliés par des passages couverts, disposés autour d’une cour quadrangulaire centrale. Cette cour constitue le pivot de l’ensemble : elle organise la distribution, structure les parcours et concentre les relations entre les différentes parties de la maison.
L’ensemble est majoritairement fermé vers le paysage. Les ouvertures sont rares, étroites et contrôlées, tandis que la relation au site s’opère principalement de manière indirecte, par l’intermédiaire de la cour et des portiques. L’organisation générale renvoie à un modèle méditerranéen tourné vers l’intérieur, que Maria Bottero rapproche de l’archétype de la domus ou de la figure de la « maison-forteresse »7.
Les Case di Palma II (Fig. 4.) adopte une organisation d’ensemble différente. Trois unités d’habitation sont disposées en bande et réunies par un mur périmétrique continu en pierre. L’implantation ne repose plus sur un centre unique, mais sur une succession d’espaces ouverts et couverts distribués le long d’un dispositif linéaire. Les parcours se développent latéralement, en relation avec des patios, des portiques et des passages couverts, sans qu’aucun espace ne s’impose comme point focal.
Source : dessin de l’auteur.
2.2. Cour, patios et espaces extérieurs
Dans la Casa di Palma I, la cour quadrangulaire joue un rôle structurant et immédiatement lisible. Comme dans certaines maisons à cour sardes, cet espace assure simultanément des fonctions distributives, climatiques et domestiques. Toutefois, chez Riva, la cour cesse d'être le principe d'une typologie identifiable pour devenir un dispositif de médiation spatiale dont la fonction dépasse la seule organisation domestique. Elle fonctionne à la fois comme espace de séjour extérieur, comme régulateur climatique et comme dispositif distributif. Bordée de portiques, elle est protégée des vents dominants et reçoit une lumière filtrée, produisant un microclimat tempéré. Les portiques assurent la continuité des parcours et définissent des zones intermédiaires clairement identifiables entre intérieur et extérieur8.
Dans les Case di Palma II, la cour disparaît comme figure centrale. Les espaces extérieurs sont fragmentés et redistribués sous la forme de patios latéraux, de porches et de couloirs couverts. Ces espaces conservent une fonction climatique et distributive, mais leur organisation repose sur une logique séquentielle plutôt que sur la centralité. Ils apparaissent comme des poches d’air et de lumière insérées entre mur, toiture et volumes bâtis, sans symétrie ni hiérarchie explicite.
Cette transformation modifie la perception de l’espace extérieur : il ne s’agit plus d’un vide identifiable autour duquel s’organise la maison, mais d’un ensemble de situations spatiales distribuées le long des parcours.
2.3. Mur et dispositifs de seuil
Le mur constitue un élément fondamental dans les deux projets. À l'instar des murs épais du stazzo, il assure une protection contre les vents et l'ensoleillement. Cependant, Riva en transforme profondément le statut : le mur ne délimite plus seulement un enclos mais devient une infrastructure spatiale organisant les parcours, les vues et les espaces intermédiaires. Dans la Casa di Palma I, il est construit en pierre locale, massif et peu percé. Il participe d’une logique d’enclos protecteur, maintenant la cour comme un espace tempéré et protégeant les volumes intérieurs des vents dominants. Les ouvertures, profondément inscrites dans l’épaisseur de la maçonnerie, transforment le seuil en un espace de médiation graduée entre dedans et dehors.
Dans les Case di Palma II, le mur devient continu et enveloppant. Il ceinture l’ensemble des unités d’habitation et joue simultanément un rôle climatique, visuel et spatial. Sa hauteur mesurée et sa matérialité contribuent à filtrer le vent et la lumière, tout en assurant une séparation nette avec le paysage environnant. Le mur ne se limite plus à contenir un espace intérieur, mais organise également les espaces extérieurs qui lui sont adossés, définissant des zones de circulation, d’ombre et de protection.
Les seuils9
- portes, passages couverts, transitions entre portiques et patios - se multiplient et se diversifient. Ils ne marquent plus un simple franchissement, mais constituent des espaces à part entière, inscrits dans l’épaisseur du dispositif.
2.4. Volumes intérieurs et toiture
Dans les deux ensembles, les volumes intérieurs sont relativement contenus en surface, mais généreux en hauteur, produisant un volume d’air favorable à la régulation thermique. Dans la Casa di Palma I, les corps bâtis présentent des toitures à versants inclinés, différenciées selon leur orientation autour de la cour centrale. Chaque volume adopte des solutions constructives spécifiques afin de répondre aux conditions d’ensoleillement et de ventilation.
La zone nuit est protégée par un espace loggia ombragé qui constitue un seuil entre intérieur et extérieur. La toiture à deux versants distingue clairement les parties exposées et les parties protégées et intègre des dispositifs techniques tels que des vides sanitaires accessibles depuis les portiques.
Dans les Case di Palma II, la toiture repose directement sur le mur périmétrique continu. Elle associe dalles en brique armée, grilles de ventilation et carreaux émaillés de couleur disposés en damier. Elle assure simultanément la ventilation naturelle, la modulation de la lumière zénithale et la lisibilité de l’ensemble dans le paysage10.
2.5. Continuités descriptives et déplacements
La mise en parallèle des dispositifs mobilisés dans les deux Case di Palma — cour, patio, mur, portique, seuil et toiture — met en évidence une continuité de préoccupations liées au climat, à la matérialité et à la médiation entre intérieur et extérieur. Toutefois, cette continuité ne se traduit pas par la stabilité d’un modèle. Entre 1959–60 et 1971–73, les mêmes éléments changent de statut : la cour passe d’un rôle central à une fonction fragmentée, le mur d’un enclos ponctuel à une infrastructure continue, la toiture d’une couverture différenciée à une surface unificatrice et visible. Les espaces intermédiaires, déjà présents dans le premier projet, deviennent plus nombreux et plus intégrés dans le second, sans encore être interprétés comme tels.
La comparaison met ainsi en évidence un double mouvement. D’une part, plusieurs principes issus des architectures vernaculaires sardes demeurent perceptibles — importance du mur, rôle climatique des espaces ouverts protégés, épaisseur des seuils, adaptation au site. D’autre part, ces éléments changent progressivement de statut. Ils ne renvoient plus à une tradition constructive identifiable mais deviennent les composantes d’une logique de projet autonome, fondée sur les dispositifs, les espaces intermédiaires et l’expérience de l’habiter.
3. Défaire l’habitat : abstraction du vernaculaire et activation des dispositifs
3.1. De la cour comme vide à l’espace intermédiaire comme système
Dans la première Casa di Palma, l’espace intermédiaire s’organise principalement autour d’un vide central clairement identifiable : la cour quadrangulaire. Ce vide joue un rôle déterminant dans la régulation climatique, la distribution des espaces et la structuration des parcours, tout en conservant un statut formel lisible et relativement stable. Les portiques qui l’entourent instaurent une transition nette entre intérieur et extérieur, et l’expérience spatiale se construit par rapport à ce centre reconnu comme tel11.
Dans les Case di Palma II, cette logique fait l’objet d’une inflexion majeure. L’espace intermédiaire ne se concentre plus dans un vide unique, mais se dissémine dans un système continu d’interstices : patios latéraux, couloirs couverts, portiques longitudinaux, espaces résiduels entre mur périmétrique et volumes bâtis. Ces espaces ne sont ni pleinement intérieurs ni véritablement extérieurs ; ils constituent une épaisseur habitée, un champ de relations plutôt qu’un lieu assignable à une fonction précise.
Cette transformation peut être lue comme une prise de distance à l'égard des organisations vernaculaires sardes. Alors que la cour constitue traditionnellement un espace clairement identifiable autour duquel s'organise la maison, Riva en dissocie progressivement les fonctions distributives, climatiques et domestiques pour les redistribuer dans une pluralité d'espaces intermédiaires. Ce déplacement modifie radicalement le mode d’organisation spatiale. L’espace « entre-deux » n’est plus un moment de transition vers un centre, mais devient le principe même de structuration du projet. Les parcours ne convergent plus ; ils se développent par glissements successifs, latéraux, sans hiérarchie manifeste, engageant une perception progressive et située de l’architecture12.
3.2. Mur et portique : dispositifs de canalisation climatique et spatiale
Comme dans les architectures rurales sardes, le mur demeure le principal instrument de protection climatique. Toutefois, alors que le stazzo l'emploie principalement pour définir un enclos protecteur, Riva en modifie profondément le rôle : il devient un dispositif capable d'organiser simultanément les circulations, les vues, les gradients climatiques et les usages.
Dans les Case di Palma II, le mur périmétrique continu ne fonctionne pas comme une limite statique opposant intérieur et extérieur, mais comme un dispositif actif de médiation climatique et spatiale. Sa hauteur modeste, son épaisseur et sa matérialité en pierre permettent de neutraliser les vents dominants les plus violents tout en autorisant la circulation de brises plus légères le long des espaces couverts et semi-ouverts13.
Les portiques continus, notamment sur les façades est et ouest, jouent à cet égard un rôle central. Ils ne se réduisent pas à des protections solaires, mais constituent des espaces de séjour indéterminés, dont l’usage dépend des conditions climatiques, de l’heure de la journée et de la position du corps. L’air y circule de manière oblique, ralentie et filtrée, sans jamais produire de courants frontaux. Ce système prolonge des stratégies vernaculaires d’enclos et de protection, tout en faisant l’abstraction : le mur ne définit plus un dedans stable, mais génère des gradients, des zones intermédiaires où l’on peut longer, s’arrêter, s’adosser ou traverser sans que ces actions soient prescrites.
3.3. Ouvertures obliques, triangulations et refus de la frontalité
Le traitement des ouvertures dans les Case di Palma II participe pleinement de cette logique d’abstraction. Les portes et fenêtres sont creusées de manière oblique dans l’épaisseur de la maçonnerie, de façon à éviter toute relation frontale avec le paysage marin. Ce choix ne relève ni d’un geste pittoresque ni d’un effet formel autonome, mais d’une volonté explicite de rompre avec la typologie pavillonnaire et avec la perception immédiate de l’ensemble bâti14.
L’orientation oblique des percements dévie les axes visuels, retarde la compréhension spatiale et oblige à une découverte progressive par le déplacement. Elle s’inscrit dans une recherche plus large sur des géométries non orthogonales - triangulations, angles aigus ou obtus, plans inclinés - qui traversent à la fois les projets architecturaux et la pratique picturale de Riva à partir des années 1970.
Ces triangulations ne relèvent pas d’un formalisme arbitraire. Elles constituent un outil de désorientation contrôlée, destiné à empêcher toute lecture instantanée de l’espace et à faire émerger l’architecture par l’expérience, à travers les parcours, les changements d’angle et les variations perceptives15.
3.4. Couleurs, lumière et activation des espaces intermédiaires
La couleur joue un rôle déterminant dans l’activation de ces espaces intermédiaires. Dans les Case di Palma II, elle est très visible sur la toiture, sous la forme d’un damier de tuiles en terre cuite naturelle et de carreaux émaillés bleus, associé à des dispositifs de lumière zénithale filtrée. Ce choix, résultant en partie de contraintes réglementaires, participe directement à la définition spatiale du projet16.
La lumière, filtrée à la fois par la toiture colorée et par les carreaux de verre placés en imposte des murs intérieurs, se diffuse sur les sols des portiques, des patios et des couloirs couverts, constituant ces espaces comme des champs chromatiques en variation. La couleur n’y agit pas comme un élément décoratif, mais comme un médium spatial : elle module la perception, accentue les seuils, signale les variations d’échelle des espaces et rend sensibles les conditions atmosphériques17.
Ainsi, les dispositifs décrits dans les deux Case di Palma ne peuvent être compris isolément. Mur, portique, patio, toiture et seuil n'agissent pas indépendamment les uns des autres ; ils forment un système dont les effets résultent de leurs interactions. C'est précisément cette articulation qui distingue le projet de Riva d'une simple réinterprétation vernaculaire : les dispositifs hérités ne sont pas reproduits mais recomposés dans une logique relationnelle ouverte.
3.5. Affordances, instabilité et non-fini
Les dispositifs mis en place dans les Case di Palma II — mur continu, portiques, ouvertures obliques, volumes d’air, surfaces colorées — ne déterminent pas des usages précis. Ils offrent des possibilités d’action : s’abriter, traverser, observer, occuper temporairement, modifier sa position. Cette logique rejoint la notion d’affordance telle qu’elle est mobilisée par Nicoletta Faccitondo, selon laquelle l’architecture crée des conditions d’usage sans les figer18.
Cette ouverture est indissociable de la conception de Riva de l’architecture comme œuvre fondamentalement instable et non finie. L’incomplétude, l’erreur19 et l’ajustement sont revendiqués comme des moteurs du projet, permettant aux espaces de rester disponibles à l’interprétation, à l’appropriation et à la transformation dans le temps.
Les espaces intermédiaires des Case di Palma II incarnent cette position. Ils ne sont ni totalement définis ni entièrement indéterminés ; ils constituent des zones de négociation, où l’architecture accepte de céder une part de son autorité à l’usage, aux variations climatiques et aux changements d’échelle perceptive20.
Loin de toute nostalgie formelle, les Case di Palma II ne reconduisent pas les formes vernaculaires sardes mais en abstraient les principes opératoires. Cour, mur, portique et toiture ne sont plus reconnus comme figures héritées, mais comme outils recomposables, capables de produire une habitabilité fondée sur l'expérience plutôt que sur la typologie.
Les espaces intermédiaires — couloirs couverts, patios, zones d’ombre colorée — deviennent ainsi le principe d’organisation du projet. Ils déplacent l’habiter vers une pratique située, sensible aux variations de lumière, d’air, de parcours et d’échelle, et annoncent les expérimentations ultérieures de Riva.
Conclusion
L’analyse comparée des deux Case di Palma met en évidence une continuité qui ne relève ni du style ni de la typologie, mais d’une logique de projet fondée sur la transformation des éléments architecturaux en dispositifs opératoires. Entre la maison de 1959–60 et l’ensemble de 1971–73, les mêmes composantes — mur, cour, patio, portique, toiture — persistent, mais changent de statut. Ce déplacement procède moins d'une reprise des formes vernaculaires que d'une abstraction de leurs principes spatiaux, constructifs et climatiques, progressivement recomposés dans une logique de projet propre à Riva.
Chez Riva, la forme n’est jamais autonome ni close : elle est indissociable de son rôle opératoire21. Les triangulations, les angles obliques, les déformations planimétriques ou les variations d’échelle ne constituent pas un vocabulaire formel stabilisé, mais des instruments destinés à rompre toute perception immédiate de l’espace. La forme devient un moyen de retarder la compréhension, d’introduire de l’instabilité et de rendre l’architecture accessible par l’expérience, le déplacement et l’usage.
La couleur participe pleinement de cette conception opératoire de la forme. Dans la Casa di Palma II, sa concentration dans la toiture et sa diffusion dans les espaces intermédiaires par la lumière zénithale contribuent à activer ces zones d’entre-deux. Ce déplacement de la couleur, de l’intérieur protégé de la cour vers l’extérieur et le ciel, accompagne le passage d’une organisation centrée à une structure plus ouverte et instable. Les carrés colorés de Stintino trouvent ainsi des prolongements dans d’autres projets, de Milan à Taino, sans jamais se constituer en motif répétable22.
Ces réapparitions ne relèvent pas d’un langage formel figé, mais d’une continuité : travailler la forme comme un champ de tensions — entre intérieur et extérieur, stabilité et déséquilibre, contrôle et erreur — et faire des éléments architecturaux des dispositifs capables de supporter ces tensions sans les résoudre. La géométrie oblique, la fragmentation, la variation d’échelle ou l’usage de la couleur ne sont jamais des fins en soi ; ils maintiennent l’architecture dans un état de questionnement actif.
Dans cette perspective, les Case di Palma ne valent pas seulement comme des maisons à cour ou à patio, mais comme le lieu d’élaboration d’une méthode qui se prolongera dans l’ensemble de l’œuvre de Riva. Les dispositifs expérimentés à Stintino — toitures comme surfaces actives, murs périmétraux épais, ouvertures obliques, espaces d’air interposés, espaces intermédiaires, géométries non orthogonales, usage structurant de la couleur — seront recomposés dans d’autres contextes, notamment dans les maisons des Pouilles ou dans le projet non réalisé de l’Oued Touil en Algérie23. Chaque fois, ces éléments sont ajustés aux conditions climatiques, culturelles et topographiques spécifiques, sans jamais être reproduits comme des formes types. Ils témoignent ainsi moins d'une continuité formelle que de la permanence d'une même logique de projet.
Dans le cadre d’une réflexion sur les maisons à cour et à patio, les Case di Palma invitent ainsi à déplacer la lecture : de la figure vers le système, de la typologie vers l’expérience, et de la forme comme résultat vers la forme comme condition opératoire de l’habiter.
Notes
1 Laura Pujia, 2025, p. 50.
2 « Umberto Riva, architecte milanais d’origine sarde, fut l’un des premiers architectes modernes à y construire, dès 1959 — avant Vico Magistretti, Marco Zanuso, Cini Boeri et Marco Ponis. ». Gabriele Neri, « Riva e Ponis, dagli States alla Sardegna », Espazium, 2024, traduction de l’auteur.
3 Adam Caruso, 1999, pp. 48–51.
4 Angela Idda, 2011, pp. 80-88.
5 Antonello Monsù Scolaro, Giamila Quattrone, 2010.
6 Marco Romanelli, 1997.
7- Maria Bottero, 1989.
8 Nicoletta Faccitondo, 2020, pp. 163-175.
9 Ibid.
10 Mirko Zardini, 2015.
11 Maria Bottero, 2021, p. 93.
12 Nicoletta Faccitondo, 2020, p. 168.
13 Sur la logique de canalisation du vent — couper les vents dominants, laisser circuler les brises — voir la motivation du prix IN/ARCH 1964 cité par Laura Pujia, 2025, p. 51.
14 Alessandro Scandurra, 2011, p. 71.
15 Maria Bottero, 2021, p. 90..
16 Hans Ulrich Obrist, (date de publication inconnue).
17 Marco Romanelli, 1997.
18 Nicoletta Faccitondo, 2020, p. 165.
19 Sur la notion d’erreur dans le travail de Riva, Maria Bottero et G. Scarpini, 1970.
20 Marco Rapposelli, 2007, p. 227.
21 Giovanni Raboni, 1997.
22 Maria Bottero, 2021, p. 91.
23 Voir Nicoletta Faccitondo, 2020, p. 168, citant Aldo Aymonino à ce propos.