Al Sabîl

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intégral

Numéro 16

Préface
Richard KLEIN

Introduction
Amina HARZALLAH et Imen REGAYA

El Menzah I : habiter une modernité située.
Narjes BEN ABDELGHANI, Ghada JALLALI et Alia BEN AYED

16 | 2023

L'architecture d'Olivier-Clément Cacoub dans la Tunisie indépendante de Habib Bourguiba (1960-1987).
Identités architecturales et patrimonialisation en question.

Emna TOUITI

Résumé

Olivier-Clément Cacoub a été pendant presque toute la présidence de Habib Bourguiba son "architecte-conseil". Il est celui qui a conçu les deux palais présidentiels de Carthage et de Skanès, qui a remodelé Monastir, la ville natale du Président, et qui a été omniprésent dans tous les grands projets architecturaux et même urbains lancés par Bourguiba. La longévité de leur relation prouve que Cacoub a su traduire architecturalement la pensée et la volonté politique du commanditaire. "L'architecte-conseil" est une version républicaine de "l'architecte du Prince".

Le premier président de la République tunisienne fraichement indépendante a une vision claire de l'avenir du pays. Il se pose comme "Le Guide Suprême" et veut amener le pays dans la voie d'une modernisation nécessaire, mais tout en préservant l'identité tunisienne riche de milliers d'années d'histoire
1.

Olivier-Clément Cacoub est natif de Tunis, formé aux Beaux-arts de Paris et Premier Grand Prix de Rome en 1953. C'est donc un architecte brillant, imprégné par une double culture, méditerranéenne du sud et européenne. Cette richesse culturelle va transparaître dans beaucoup de ses projets tunisiens. Des riches détails architectoniques de tradition arabo-musulmane du Mausolée de Bourguiba2, aux formes purement modernes des bungalows du Palais d'été de Skanès3, Cacoub a produit en Tunisie une architecture variée, nombreuse et qui s'adapte tour à tour, à la culture et à l'environnement.

Dans cet article, nous allons, tout d'abord, tenter d'analyser les différentes influences et les identités plurielles qui s'expriment dans l'architecture produite par le couple Bourguiba-Cacoub à travers des exemples emblématiques comme les palais présidentiels de Carthage et de Skanès, et un hôtel de cette station balnéaire. Dans un deuxième temps, nous allons questionner l'enjeu de la préservation des architectures créées par Cacoub, au moment où plusieurs de ses projets se retrouvent en proie à l'abandon ou à des opérations de rénovation plus ou moins radicales.

Mots clés

Identité architecturale - Modernité - Méditerranéité - Tradition - Olivier-Clément Cacoub - Habib Bourguiba.

Abstract

For almost all of Habib Bourguiba's presidency, Olivier-Clément Cacoub was his “advisory architect”. He is the one who designed the two presidential palaces of Carthage and Skanès, who remodeled Monastir, the birthplace of the President, and who was omnipresent in all the major architectural and even urban projects launched by Bourguiba. The longevity of their relationship proves that Cacoub was able to translate architecturally the thought and the political will of the sponsor. "L'architecte-conseil" is a republican version of "l'architecte du Prince".

The first president of the newly independent Tunisian Republic has a clear vision of the country's future. He poses himself as "The Supreme Guide" and wants to lead the country on the path of a necessary modernization, but while preserving the Tunisian identity, rich in thousands of years of history.

Olivier-Clément Cacoub is a native of Tunis, trained at the Beaux-arts de Paris and First Grand Prix of Rome in 1953, the most prestigious distinction for architecture and art students in the 20th century. He is therefore a brilliant architect, imbued with a dual culture, southern Mediterranean and European. This cultural richness will be reflected in many of his tunisian projects. Cacoub has produced in Tunisia a varied and numerous architecture which adapts in turn to the culture and to the environment.

In this article, we will, first of all, try to analyze the different influences and plural identities that are expressed in the architecture produced by the Bourguiba-Cacoub couple through emblematic examples. Secondly, we are going to question the issue of the preservation of the architectures created by Cacoub, at a time when several of his projects are falling prey to abandonment or radical renovation operations.

Keywords

Architectural identities - Habib Bourguiba - Olivier-Clément Cacoub - Modernity - Mediterranean

الملخّص

طيلة رئاسة الحبيب بورقيبة، كان اوليفي كليمون كاكوب مستشاره في ميدان الهندسة المعمارية. هو مهندس القصر الرئاسي بقرطاج وقصر المرمر بصقانس ومصمم التخطيط الجديد لمدينة المنستير، مسقط رأس بورقيبة.

حضور كاكوب في أغلب المشاريع المعمارية الكبرى التي أطلقها بورقيبة يثبت طول وقوة العلاقة بينهما وان كاكوب عرف كيف يترجم معماريا الفكر والإرادة السياسية للرئيس. لبورقيبة رؤية واضحة لمستقبل تونس على طريق التحديث الضروري، لكن مع الحفاظ على الهوية التونسية.

اوليفي كليمون كاكوب هو من أصول تونسية، واصل دراسته في مدرسة الفنون الجميلة بباريس وحصل على الجائزة الكبرى الأولى لروما (Premier Grand Prix de Rome) عام 1953، وهي أرقى وسام لطلاب الهندسة المعمارية والفنون في القرن العشرين. هو ﺇذن مهندس معماري مشبع بثقافة مزدوجة، أوروبية وجنوب متوسطية. هذا الثراء الثقافي ينعكس على العديد من مشاريعه التونسية. كاكوب أنتج هندسة معمارية متعددة ومتنوعة تتكيف مع الثقافة والبيئة: التفاصيل المعمارية الإسلامية لضريح بورقيبة او الأشكال الحديثة لقصر المرمر.

الكلمات المفاتيح

الهوية المعمارية - الحبيب بورقيبة - اوليفي كليمون كاكوب - حداثة.

Pour citer cet article

TOUITI Emna, « L'architecture d'Olivier-Clément Cacoub dans la Tunisie indépendante de Habib Bourguiba (1960-1987). Identités architecturales et patrimonialisation en question. », Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines [En ligne], n°16, Année 2023.

URL : https://al-sabil.tn/?p=3152

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Texte integral

Introduction

La proclamation de la République tunisienne le 25 juillet 1957 fait entrer le pays dans une nouvelle ère d’indépendance, longtemps voulue, vis-à-vis des anciennes puissances colonisatrices et du pouvoir beylical affaibli. Désigné premier président de la République, Habib Bourguiba a une vision claire de ce que devrait désormais être la Tunisie.

Les villes et les architectures vont devenir un canevas propice à ses visions de progrès scientifique, culturel et surtout social4. La modernisation voulue par le Président touche même les tissus traditionnels des médinas avec notamment la volonté de percer la Médina de Tunis d’une autoroute et d’infrastructures sensées amener dans ce tissu vernaculaire prétendument insalubre et non rationnel, un souffle de modernité, d’hygiène et d’embellissement. Ces visions de tabula rasa même partielles, inspirées par les idées exprimées par Le Corbusier en 19235, peuvent être attrayantes dans certains pays africains et chez leurs nouveaux dirigeants qui se donnent pour mission d’extraire leurs sociétés de la torpeur dans laquelle le colonisateur les a plongées : « L’effort de construction n’est qu’un aspect de la grande œuvre de restauration et d’expansion qui doit nous tirer hors de la misère6» . Outre ces opérations d’envergure projetées, mais pas toutes réalisées, un grand travail d’édification de bâtiments et d’équipements est entrepris. La nation moderne doit se construire avec ses routes, ses ponts, ses hôpitaux, ses administrations, ses écoles et universités7. Quelle architecture choisir alors pour ce président réformateur des années 1950 ?

Dans cet article, nous tenterons de définir cette architecture de l’après indépendance, à travers certains exemples d’architectures produites par Olivier-Clément Cacoub, architecte-conseil de la présidence de la République. La relation privilégiée que l’architecte entretient avec Bourguiba a permis de traduire formellement les idées de ce dernier, parfois franchement modernistes et parfois ancrées dans la tradition culturelle tunisienne. En analysant quelques -uns des bâtiments les plus emblématiques de ce duo atypique comme les palais présidentiels de Carthage et de Skanès et un hôtel de la côte monastirienne, nous nous efforcerons de décrypter les influences qui ont guidé le président et son maître d’œuvre.

Certaines de ces architectures qui ont façonné le paysage des villes tunisiennes et qui sont entrées, pour les plus connues, dans l’imaginaire des tunisiens, connaissent depuis quelques années des désagréments qui peuvent menacer leur intégrité et leur pérennité. Comme beaucoup d’architectures du XXe siècle à travers le monde, ces bâtiments sont menacés par le manque d’entretien, par les vicissitudes du temps et par les pressions foncières qui poussent au renouvellement effréné de l’immobilier. Certains de ces bâtiments, même s’ils sont protégés par leur statut particulier, comme le palais de Skanès et ses dépendances, font quand même les frais de la course au profit et surtout d’un manque de reconnaissance de la part des pouvoirs publics et aussi du public. Se pose alors la question, parfois urgente, de leur sauvegarde et de leur patrimonialisation. C’est ce que nous tenterons d’aborder dans la seconde partie de notre exposé, en interrogeant le pourquoi et le comment de leur mise en patrimoine.

1. Bourguiba-Cacoub : quelle modernité ?

1.1. La modernité architecturale et urbaine chez Bourguiba

« Le problème de la modernité était donc posé par Bourguiba de manière différente de celle qui avait cours dans la région. La société tunisienne n'avait pas à imiter les sociétés européennes. Elle avait juste besoin de leur emprunter des outils, des instruments, des équipements. Elle ne devait nullement aliéner sa personnalité culturelle, ni renoncer à ses spécificités éthiques et spirituelles »8.

La volonté d’Habib Bourguiba est de moderniser la Tunisie. Cela passe bien sûr par des réformes politiques, économiques et sociales. Durant les premières années de sa présidence, Bourguiba va s’efforcer, énergiquement, à faire entrer le pays dans une nouvelle phase en important des idées et des techniques venues des pays les plus avancés9.

Les nouveaux équipements et les nouveaux quartiers d’habitations se multiplient. Ils s’inscrivent dans la continuité de l’architecture moderne10, apparue en Tunisie pendant la période de la Reconstruction11. Le pays se structure et se développe à grande vitesse.

Proche de l’architecte de la Reconstruction Bernard Zehrfuss, Habib Bourguiba va lui confier certains projets comme sa maison personnelle du quartier de Montfleury en 1954 (JELIDI, 2015). Leur collaboration professionnelle va toutefois se raréfier par la suite à cause de l’accélération de la carrière de l’architecte en France.

Bourguiba va s’appuyer sur d’autres architectes afin de traduire ses idées formellement. Jacques Marmey est un autre architecte de l’équipe de Zehrfuss qui va collaborer avec Bourguiba. Ses formes blanches sculpturales caractéristiques et sa sensibilité pour l’architecture vernaculaire ont déjà eu un certain succès en 1955 lorsqu’il inaugurait le Lycée de Carthage. En 1963, Bourguiba lui confie la conception d’une résidence d’été à Raqqada, près de la ville de Kairouan. L’architecte l’imagine dans un style hispano-islamique, esthétique qui lui est familière car il avait été quelques années auparavant architecte au Maroc (JELIDI, 2015). Mais ce palais sophistiqué dans ses détails esthétiques n’a pas satisfait le chef de l’Etat. Pourtant, durant ce début des années 1960, Bourguiba était en train de se faire construire à Carthage et à Skanès, un palais présidentiel et une résidence présidentielle d’été, qui ne rivalisent pas de sobriété.

L’intention architecturale de Bourguiba est complexe. Dans son approche urbaine, il est enclin à suivre les doctrines des mouvements modernistes qui privilégient l’hygiène et la libre circulation, aux tissus urbains anciens et denses12. Mais pour ce qui est de l’expression architecturale, le Président se retrouve face à un dilemme qu’il exprime dans un discours datant de juillet 1968 : « Notre société est en pleine mutation. Son évolution ne doit pas lui faire perdre sa personnalité13».

Moderniser en suivant les préceptes de l’architecture du XXe siècle – formes simples dénuées d’ornementation, toiture plate etc…- ou se référer à l’histoire culturelle et architecturale de la Tunisie en mobilisant un vocabulaire traditionnel riche… Ce questionnement, Bourguiba va le poursuivre et tenter d’y répondre tout au long des années de sa présidence. Il va pour cela multiplier les collaborations avec plusieurs architectes et notamment avec la première génération d’architectes tunisiens (AMMAR, 2010). Mais c’est avec l’architecte Olivier-Clément Cacoub que la collaboration va être la plus longue, la plus fructueuse et la plus satisfaisante pour les deux parties.

1.2. Olivier-Clément Cacoub : formation et influences

Cacoub est né en Tunisie en 1920, il a poursuivi des études aux Beaux-arts de Tunis puis a rejoint l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. C’est un élève brillant qui participera à plusieurs concours durant son cursus. En 1953, il est admis comme pensionnaire à l’Académie de France à Rome. Comme tous les pensionnaires, ses envois de Rome auront pour thème des architectures antiques à restituer. Pour leur troisième année, les pensionnaires14 ont l'obligation d'effectuer un voyage dans le bassin Méditerranéen ou dans un autre pays. Cacoub a choisi de l'effectuer en Tunisie (comme son Patron d'Atelier aux Beaux-arts, Emmanuel Pontremoli, avant lui).

Son envoi de troisième année, en 1957, a été une étude de "l'Architecture et urbanisme méditerranéen, création et aménagement d'une grande voie traversant la Médina historique de Tunis". Un projet qui semblait parfaitement s’accorder avec les desseins du Président Bourguiba.

Une zone d’ombre subsiste encore aujourd’hui sur l’implication réelle de Cacoub dans le projet de la Percée de la Médina de Tunis. Dans mon mémoire de master de recherche soutenu en 201415 consacré aux transformations de la Médina, j’ai pu recouper des témoignages qui peuvent éclaircir cette question.

Lors d’un entretien que j’ai mené avec deux collaborateurs de longue date de Cacoub, les architectes Michel Boccara et Sadki Abbassi en 2014, j’ai pu avoir leur version des faits, qu’on peut rapprocher de celle de l’architecte-conseil ; pour eux, l’idée initiale de la Percée n’est pas celle de Cacoub, car l’architecte « … ne pouvait pas tenir tête à Bourguiba. Il a essayé de le raisonner, de le guider vers des interventions moins agressives... »16. Cette déclaration est à beaucoup nuancer avec, tout d’abord, l’envoi de Rome17 fait par Cacoub en 1957 qui avait pour thème cette même percée ; et avec deux autres témoignages. Le premier est celui de l’urbaniste Morched Chabbi18. Pour lui, Cacoub avait la volonté de convaincre Bourguiba du bien-fondé de cette approche moderniste, alors que le projet, n’avait ni l’adhésion de la population ni celle des professionnels. Cette implication de Cacoub est à recouper avec les conclusions de Jallel Abdelkafi19, ancien directeur de l’atelier d’urbanisme de l’Association de Sauvegarde de la Médina de Tunis (ASM)20. Pour lui, Cacoub a été influencé par la volonté présidentielle, et par sa propre interprétation de la Charte d’Athènes, risquant là de commettre quelques erreurs de jugement.

Dans sa thèse de doctorat21 soutenue en 2015, Nader Meddeb éclaircit cette question en s’appuyant sur les archives de l’Académie de France à Rome qui montrent que c’est Cacoub qui avait proposé la Percée de la médina comme le montre son envoi de 3ème année, car il était au courant des préoccupations de l’administration tunisienne et que ce projet pourrait lui permettre de se rapprocher des sphères de décision dans son pays natal.

Le projet de Percée de la Médina est finalement abandonné après une nouvelle tentative dans les années 1970, suite à la pression des professionnels et du grand public. Le grand débat qu’il a suscité nous permet toutefois de comprendre un peu mieux les motivations et les idéaux qui meuvent le commanditaire Bourguiba et l’architecte Cacoub. Si tous les deux semblent convaincus de l’approche moderniste de créer de grands boulevards dans les tissus anciens, leurs motivations semblent différentes : Bourguiba valorise les idées hygiénistes, de sécurité et de décongestionnement, Cacoub lui, cherche aussi à bien se positionner sur le marché tunisien qu’il pressent en pleine expansion.

2. L’architecture produite par Olivier-Clément Cacoub et Habib Bourguiba : Identités architecturales

Nous analyserons dans ce chapitre quelques projets architecturaux conçus par Olivier-Clément Cacoub et commandités par le président Habib Bourguiba, ou qui font partie des grands projets de développement nationaux (comme les zones touristiques etc…), au travers desquels nous tenterons de caractériser cette production architecturale importante pour l’étude de l’histoire de l’architecture contemporaine tunisienne.

2.1. L’architecture officielle de représentation : Affirmer l’identité nationale

Nous nous intéressons ici aux Palais nationaux, sièges du pouvoir exécutif. Cette architecture a un but de démonstration et d’apparat. C’est dans ces palais que les chefs d’Etats étrangers et les grandes figures de l’histoire politique étaient accueillis par le président de la République tunisienne. Après l’indépendance, il a fallu affirmer la naissance de la république tunisienne à travers l’architecture. Il n’aurait pas été dans la vision de Habib Bourguiba, qui se voulait différent de la France colonisatrice ou des Beys déchus, de reprendre pour sa principale résidence un ancien palais beylical ou encore moins un bâtiment occupé auparavant par le résident général français.

2.1.1. Le Palais présidentiel de Carthage, une architecture officielle d’apparat

Le site choisi pour le Palais de Carthage est la colline de Sainte Monique ou de Saïda22. Cette colline qui jouxte les Thermes d’Antonin s’ouvre sur la Méditerranée. Sur ce terrain, se trouvaient avant la construction du palais, la résidence du secrétaire général du gouvernement tunisien23, qui était une maison bâtie par le ministre Mustapha Khaznadar (1817-1878), l’ancienne résidence de l’Ambassadeur Suisse, et la fameuse Villa Baizeau24 (1928), seule construction de Le Corbusier en Tunisie et en Afrique.

Le Palais de Carthage construit par Cacoub entre 1962 et 197025 est composé d’un long bâtiment qui s’ouvre à l’ouest sur une cour d’honneur bordée des trois côtés de galeries décorées de zelliges, rythmées par de grands portiques (Figure 1) ; et de l’autre côté sur des terrasses en gradins qui descendent vers la mer et vers un jardin à la française.

Le palais est un mélange de plusieurs styles de décorations. D’inspiration hispano-andalouse, certaines salles ont des plafonds peints, comme le vestibule d’entrée qui présente un plafond à caissons tripartite avec un décor sculpté et peint d’étoiles à 8 et à 16 pointes.

Fig. 1. Cour d'honneur du Palais de Carthage, en arrière-plan, la Villa Baizeau, années 1970. Source : Architecture de soleil, p. 28.

Dans d’autres salles, comme le « Hall des Présidents » qui fait le lien entre le vestibule et d’autres ailes du Palais, la décoration est bien affirmée avec des murs en marbre jaune rehaussé de baguettes en laiton doré, des colonnes de marbre surmontées d’un décor de stucs et des plafonds en bois peint très ouvragés (Figure 2). Ce plafond de caissons sculptés est décrit par l’architecte comme « dans un style tunisien ».

Fig. 2. Détails sur les plafonds ouvragés que l’architecte qualifie de « style tunisien »26, Palais de Carthage, 2018. Source : Photographie Mehdi Ben Gharbia.

Le Palais de Carthage n’étant pas ouvert au public, les images qu’ont les tunisiens de ce haut-lieu du pouvoir sont principalement les salles d’apparat comme la « Salle Indépendance », l’emblématique « Bureau du Président » ou encore la « Salle République » dans laquelle le chef de l’Etat reçoit les différentes délégations d’honneur, et enfin la « Salle des conseils » dans laquelle se tiennent les Conseils des ministres. Ces salles, comme toutes les pièces du Palais ont chacune une personnalité propre, ce qui les rend remarquables mais qui pénalise cependant la sensation d’harmonie de l’ensemble.

En effet, les décorations de stuc et de plafonds peints à iconographie typiquement maghrébine ou tunisienne, sont concurrencées par les salles à décoration plus européanisée voire française. Les salles qui sont consacrées au travail du Président comme son bureau, la Salle Bourguiba ( pour un conseil des ministres restreint), la Salle des Conseils (pour un conseil des ministres élargi) et la Salle Ibn Khaldoun ont toutes une décoration un peu plus occidentale puisque les murs sont ou plaqués en bois ( bureau et Salle Bourguiba) ou tapissés de toiles unies ( la Salle Ibn Khaldoun en bleu et la Salle des Conseils en un beige doré), et les plafonds sont tous élaborés selon un modèle similaire : une base blanche neutre rehaussée de détails géométriques ou de végétaux dorés.

Fig. 3. Détails sur les plafonds de la Salle des Conseils, Palais de Carthage, 2018.
Source : Photographie Mehdi Ben Gharbia.

Cette distinction entre les deux ambiances contribue peut-être à montrer dans les salles d’apparat toute l’étendue du savoir-faire artisanal tunisien avec les décors en stuc ouvragé et les sublimes plafonds peints. En effet, Bourguiba souligne que :

« …l’artisanat a fait l’objet de nos soins. Nous voulons qu’il soit prospère. Son progrès exige de créer des traditions, d’établir des bases et de fixer des règles. À ce prix, nous serons dotés d’un artisanat authentiquement tunisien. Il nous vaudra un afflux touristique. Il sera apprécié à l’étranger. Nos qualités artistiques seront à l’honneur. À imiter, on perd le cachet tunisien, si apprécié dans ce domaine »27.

Ce Palais de Carthage, en tant que lieu de pouvoir et de représentation, offre donc un éventail de décors ouvragés. Ce florilège de techniques et de savoir-faire traditionnels met à l’honneur l’artisanat tunisien mais aussi les influences plus classiques de la formation des Beaux-arts d’Olivier Clément Cacoub et montre que la nouvelle République tunisienne a absorbé et fait siennes les influences qui l’ont traversée.

2.1.2. La Résidence présidentielle d’été de Skanès : Modernité et Méditerranéité

La Résidence d’été de Skanès ou Palais de Marbre « Qasr el marmar » est construit en 1962 à Skanès près de Monastir, la ville natale d’Habib Bourguiba. Il est implanté dans une palmeraie de plus de 1.000 arbres.

Ce palais s'inscrit dans un vocabulaire architectural qui répond en certains points aux préceptes modernistes (toit-terrasse, façade libre, fenêtres en bandeau), mais qui, pour ce qui est de l'ornementation, tire davantage ses références des palais de l'aire arabo-musulmane (dentelle de marbre, tapisseries de carreaux de céramique…). Dans le texte descriptif qu'il fait de ce Palais de Marbre, dans son ouvrage Architecture de Soleil, Olivier-Clément Cacoub évoque une conception de plan « d'inspiration authentiquement méditerranéenne28» .

Le plan du palais est carré, entourant un patio dont deux des façades sont constituées d'une série de colonnades monumentales ouvrant l'édifice sur le paysage. Le palais lui-même est un jeu complexe entre grammaire architecturale moderne et vocabulaire esthétique local traditionnel.

Fig. 4. Le Palais de Marbre, façade principale, 2014.
Source : Photographie personnelle.

L'enceinte du Palais du Marbre renferme dans son jardin cinq bungalows sur pilotis dont la pureté formelle contraste avec la riche décoration du Palais. À l'époque, ces constructions servaient de logements pour les invités du couple présidentiel. À leur construction et durant toute la présidence de Bourguiba, ces bungalows et le palais étaient les seules constructions de l'impressionnante palmeraie de 1.000 arbres. Ces cinq unités constituent un exemple assez singulier de ce que l'architecte a pu concevoir. Une trentaine d'années après la construction de la Villa Baizeau par Le Corbusier sur le sol tunisien, Cacoub présente une réinterprétation des préceptes architecturaux modernes, agrémentés de détails constructifs qui les intègrent au climat et au site. S'ils s'inscrivent assez naturellement dans l'héritage du Mouvement moderne puisqu'ils correspondent aux Cinq Points de l'Architecture Moderne énoncés par Le Corbusier à partir de 1927, ces constructions sont tout de même une adaptation au lieu (Touiti, 2019).

Fig. 5. Photographie d'un des cinq bungalows, 2018.
Source : Photographie personnelle.

Le Corbusier adopte dans son projet de la Villa Baizeau, le principe de balcons entourant la maison, constituant ainsi un toit-parasol. Cette solution est une reprise des dispositifs traditionnels de protection solaire (Siret, 2006). Cacoub, dans ses bungalows présidentiels, va proposer une typologie semblable à la combinaison choisie par Le Corbusier dans la Villa Baizeau : pilotis, fenêtres en bandeau et toit-parasol.

La relation de l'architecture d'Olivier-Clément Cacoub avec le soleil est très importante dans son œuvre et dans son discours. Il nomme d'ailleurs son livre "Architecture de soleil", et y insiste sur l'importance de l'ombre et de la lumière pour l'architecte et le méditerranéen qu’il est. Autre préoccupation pour ce climat méditerranéen chaud, l'orientation des bungalows. Leurs terrasses et ouvertures suivent toutes l'orientation nord faisant face à la mer. Les façades sud des bungalows sont peu percées d'ouvertures. Les portes d'entrée se trouvent sur la façade est ou ouest.

Dans ces bungalows du Palais présidentiel, les signes d'une réinterprétation d'une architecture traditionnelle méditerranéenne ou arabo-musulmane sont minimes. Nous relèverons seulement l'introduction dans chaque bungalow d'une fresque murale faite de zelliges peints à l'instar des carreaux de faïence qui recouvrent traditionnellement les intérieurs des maisons méditerranéennes. Ces fresques, comme celles du Palais de Marbre et de ses jardins, sont signées par les plus grands noms de l'art contemporain tunisien comme Aly Ben Salem, Ali Bellagha, Jallel Ben Abdallah, Abdelaziz El Gorgi ou Nello.

Ces bungalows présidentiels, grâce à leur simplicité programmatique (grande pièce de vie, cuisine et salle de bain) permettent de saisir la sensibilité de la réponse architecturale. C'est une adaptation au lieu, avec leurs grandes ouvertures sur le paysage méditerranéen du superbe golfe de Skanès et la palmeraie du Palais. Elle est aussi une adaptation au climat du sud de la méditerranée puisque la fraîcheur est recherchée à travers des dispositifs comme la toiture plate débordante faisant office de parasol pour tout le bungalow, ou aussi le rez-de-chaussée qui, libéré grâce au pilotis, offre un vaste espace ombragé.

Certes, l'architecte nous a habitués à plus d'extravagance dans son expression architecturale, comme c'est le cas dans l’enveloppe et l’écriture intérieure du Palais du Marbre voisin, mais les bungalows constituent un indice pour une meilleure lecture de sa production architecturale. Sa maîtrise des préceptes modernistes et l'adaptation qu'il en fait nous éclairent sur ses influences et sur sa production future. Les bungalows de Skanès sont un témoignage important et rare de l'influence qu'a eu le Mouvement Moderne au sud de la méditerranée. Leur état de délabrement actuel et les spéculations foncières qui pourraient les toucher dans les prochaines années nous font craindre leur destruction ou leur altération définitive. Ils constituent avec le Palais de Marbre un tout. On ne peut saisir le modernisme du Palais du Marbre sans le canevas que nous offre la présence des bungalows.

2.2. Le réemploi d’un vocabulaire vernaculaire méditerranéen : Résidence Club Skanès

« S’il y avait une réalisation qui devait incarner le style moderne et particulier que j’ai voulu donner à la Tunisie d’aujourd’hui, ce serait le village de Skanès. C’est une architecture spontanée naturelle. Là, l’architecte est absolument maître de sa création. Les moyens sont simples et limités. C’est un village que j’ai fait avec mes mains. Ni la science, ni l’esprit cartésien ne m’ont influencé »29.

Fig. 6. Photographie aérienne de la Résidence, Années 1970.
Source : Carte postale30.

Construit en 1966, Le Résidence Club Skanès est renommé en Résidence El Shems. Ce complexe est composé d’un « centre de commerce », d’un théâtre en plein air, de salles de restauration, d’habitations en rez-de-chaussée ou en duplex et d’une multitude de places, de jardins et de patios. Comme dans un village médiéval méditerranéen, les rues sont dessinées pour être sinueuses, les habitations sont basses, de formes simples et de couleur blanche. Les ouvertures sont limitées, l’ombre est privilégiée dans les ruelles avec des arcs, des sabbats et des porches généreux. Les activités communautaires comme la piscine, la réception, les salles de restauration se font autour de places aux dimensions assez modestes.

Fig. 7. Photographies des habitations avec leurs jardins, Années 1978.
Sources : Carte postale et Cacoub, 1974.

« J’ai fait là de l’architecture comme je fais des gestes. Toutes les courbes de mes lignes sont en harmonie ; on peut les survoler, les toucher, les regarder. Il n’y a pas d’envers. On peut contourner tous les bâtiments, il n’y pas de profil. C’est une sculpture géante. On peut les habiter, on peut les observer »31.

« II n'y a pas une droite, pas une courbe régulière. Je me suis promené sur cette plage. J'ai marché, j'ai respiré, j'ai fait des gestes. C'est une œuvre totalement libre. Ce village, je l'ai créé avec mes mains »32.

Moins conceptuel, le témoignage de Dominique Cacoub, fille de l’architecte nous décrit l’ambiance du village lors d’une visite qu’elle effectue avec son père en 1966 : « Dès l'entrée, on aperçoit un village tout blanc, composé de petits bungalows construits sur le sable. Le cadre est magnifique grâce à cette mer bleue, ce ciel azur et ces palmiers altiers. Très vite, on se trouve sur le Forum où s'élève un grand signal d'une quinzaine de mètres. Au pied de cette sculpture, s'étale un théâtre en plein air aux gradins demi-circulaires. Tout est blanc. Un côté du Forum est bordé par des arcades qui conduisent au restaurant… Papa me guide à travers le village. Nous prenons une petite ruelle qui mène aux bungalows. Ce sont des petites maisons peintes à la chaux, carrées, de style arabe, surmontées d'une coupole. Leurs portes sont bleues, couleur de la mer, et cloutées. Elles ont une terrasse, formée de deux arcs, donnant sur la mer. Nous revenons vers le Forum et plus loin nous découvrons les souks…J'ai l'impression de me promener dans une rue de Sidi Bou-Saïd…33».

Ce village est exploité depuis son ouverture et pour un bail de 99 ans par la CNRO française (Caisse Nationale de Retraite des Ouvriers du Bâtiment). Durant plus de quarante ans, des familles françaises ont profité de cet établissement élaboré sur mesure, mélange de dépaysement et d’esprit de village. En 2015, la CNRO cède définitivement l’exploitation de l’hôtel à la ville de Monastir, suite à une mauvaise conjoncture et à une offre vieillissante34. L’hôtel a été rénové entre 2018 et 2019 et est actuellement en fonctionnement.

3. Quelle patrimonialisation ?

3.1. Conscience patrimoniale et enjeux

Les architectures du XXe siècle subissent les affres du temps, du manque d’entretien mais Les architectures du XXe siècle subissent les affres du temps, du manque d’entretien mais aussi de la spéculation foncière. Il est compréhensible que la ville se renouvelle au fil des ans et des décennies. Mais il est préjudiciable pour la société, son histoire et sa mémoire que des témoins importants et uniques de son passé disparaissent sans étude préalable ni concertation. Les pouvoirs publics ont donc un grand rôle à jouer, celui de juge et d’applicateur des décisions de sauvegarder ou non. Ces décisions doivent être éclairées et argumentées et c’est en cela que consiste le rôle des architectes, des spécialistes et des professionnels (historiens, urbanistes, juristes, associations spécialisées).

La question de la patrimonialisation se pose donc par un public averti qui va, lui, faire le lien avec le reste de la société et la conscientiser par rapport à certains objets architecturaux. Car patrimonialiser ou mettre en patrimoine est un processus complexe qui peut être directif, c'est-à-dire qu’une autorité décide de patrimonialiser telle architecture, sans pour autant avoir travaillé sur la prise de conscience par la population de l’importance de cet objet. Ou bien, faire de cette mise en patrimoine un moment de prise de conscience de l’identité de la société et de ses valeurs partagées, comme le souligne Nathalie Simmonot, historienne de l’architecture : « La patrimonialisation en tant que reconnaissance publique et collective des objets, traces, vestiges, voire sensations, hérités du passé, est une forme de célébration. Reconnaissance de valeurs culturelles communes, reconnaissance d’une histoire collective constitutive de l’identité d’un groupe, d’une société ou d’une nation.»35.

Pour l’objet de notre étude, à savoir l’architecture produite par Olivier-Clément Cacoub sous la présidence d’Habib Bourguiba, la situation est d’autant plus complexe que ces architectures sont intimement liées à la politique. La situation politique, en Tunisie ou ailleurs dans le monde arabe, n’étant pas une situation apaisée, certains changements politiques peuvent entrainer la déchéance des architectures qui les ont symbolisés.

Si le Palais Présidentiel de Carthage a gardé sa place de palais de l’exécutif depuis son inauguration et n’a donc subi aucun changement notable, la Résidence d’été de Skanès a connu en revanche un véritable désenchantement pendant plus d’une vingtaine d’années.

Très lié à la personnalité même de Bourguiba puisqu’il est implanté dans sa ville natale, le palais a été abandonné par Zine El Abidine Ben Ali. L’enceinte du palais avec sa palmeraie a connu une défiguration majeure quand la surface qui la constituait a été divisée en un lotissement. Le palais, sa piscine et ses bungalows ont vite été étouffés par les maisons alentour et même des immeubles, puisqu’un bâtiment de 5 étages a été construit à 3 mètres du bord de la piscine de l’ancien président. Les maisons et bâtiments n’étant pas du meilleur goût, le parc du palais souffre donc d’une cacophonie visuelle assez dérangeante pour la lecture de l’œuvre originale.

Un musée36 ayant pris place dans le palais, le bâtiment se trouve assez bien entretenu et surtout visitable par le grand public. En revanche, les bungalows, eux, sont dans un état de décrépitude avancée, non sécurisés mais surtout, leur situation foncière est très inquiétante puisqu’ils ont été cédés pour des baux longs à des particuliers.

La situation de l’hôtel El Shems est différente des deux résidences présidentielles puisqu’il ne s’agit pas d’un bien de l’Etat. Un hôtel est une entité économique avant tout et sa survie dépend beaucoup de sa pérennité en tant qu’entreprise. La Résidence El Shems a connu en 2015 les aléas d’une fermeture économique motivée aussi par la détérioration de l’établissement. Mais, cet hôtel renaît cette année puisqu’il a rouvert ses portes après une remise à niveau complète qui, a priori n’a pas touché à l’intégrité de l’architecture originelle.

Faire qu’une architecture vive et continue de servir, comme c’est le cas pour les édifices que nous venons de présenter est aussi une bonne manière de les sauvegarder.

3.2. Patrimonialiser les ambiances

Pour tenter de patrimonialiser une ambiance particulière, il faut que celle-ci soit intéressante à sauvegarder pour la compréhension de l’ensemble de l’œuvre. Je voudrais donc m’intéresser ici aux Bungalows de Skanès. Ces objets architecturaux simples de par leur programme fonctionnel et sobres d’un point de vue formel, sont riches des ambiances créées.

Je n’ai connu les bungalows que détériorés, sales et avec une forte odeur désagréable. Mais malgré ces conditions très défavorables, ce que j’ai ressenti en tant qu’usagère de l’espace est une grande richesse ambiantale. Aujourd’hui, les bungalows n’ont plus leurs portes, plus de fenêtres, plus de portes-fenêtres, juste les murs, la terrasse et la toiture débordante, mais le confort thermique que l’on y ressent est surprenant. Comment alors ne pas imaginer l’ambiance de ces bungalows dans les années 1960 ou 1970 quand ils étaient fréquentés par les hôtes de marque de la Présidence et qu’ils n’étaient entourés que de palmiers et d’eau à perte de vue ! C’est à cette quête que s’intéresse l’étude rétrospective des ambiances.

Pour Azzedine Belakhal, la sauvegarde des bâtiments, faute de moyens ou de temps, délaisse l’étude de l’ambiance à patrimonialiser. Il faut donc penser une méthode pour identifier, définir et caractériser avant d’intervenir sur un objet architectural ou urbain historique37.

Comment donc rendre compte d’une ambiance qui a disparu ou a été altérée ? Dans son article paru en 2016, Julien Basteon met en place une méthodologie qui permet à partir des : « …récits de visite, qui accordent une large place à la description d’objets, de lieux et d’ambiances, constituent une source incontournable pour qui souhaite restituer la réception d’un lieu, en particulier d’un musée, en même temps qu’ils permettent d’appréhender les ambiances à partir de l’usager et non pas du concepteur »38. Les récits historiques, les mémoires et les témoignages, nombreux quand il s’agit de lieux aussi prestigieux que les palais présidentiels, peuvent donc nous renseigner sur les ambiances et donc sur la nature de l’espace conçu. Par exemple, dans son livre autobiographique, Mireille Boccara, la première épouse d’Olivier-Clément Cacoub nous décrit l’atmosphère du Palais du Marbre alors en chantier et ses bungalows39.

Conclusion

Dans son article « Les enjeux du patrimoine ancien et récent à Tunis aux XIXe et XXe siècles, entre volontés de sauvegarde et périls », Leïla Ammar s’interroge en ces termes : « La question est de savoir à partir de quand l’héritage bâti et urbain du protectorat sera véritablement considéré comme un héritage national, digne d’intérêt, objet de sollicitude et de stratégies de préservation et de réhabilitation, associant pouvoirs publics communaux, bailleurs de fonds et associations d’habitants ou de voisins riverains gérés par des ateliers publics d’architecture et d’urbanisme, sous la houlette des municipalités ? »40. Je me permettrai de généraliser le propos et l’interrogation à la période post-indépendance. Quand, donc, les architectures des XIXe-XXe siècles seront-elles considérées par le grand public comme dignes d’un intérêt historique ? Faut-il un recul de quelques siècles pour que le public considère qu’une architecture est digne de curiosité et de faire partie d’un patrimoine commun ?

Si la patrimonialisation des ambiances peut constituer une piste à considérer afin de rapprocher d’une manière sensible ces architectures du visiteur, la sauvegarde des bâtiments et des tissus urbains est un processus fait de découvertes, d’identification, de production de connaissances par les professionnels, et enfin de sensibilisation de l’opinion publique avec l’aide notamment de la société civile et des pouvoirs publics. Dans les années 1960-1970, la mobilisation des professionnels, des associations et de l’opinion publique a permis de stopper le projet de Percée de la Médina, préservant ainsi des hectares de l’histoire architecturale, urbaine, sociale et aussi ambiantale de la Médina de Tunis.

Notes

1 KLIBI Chédly, 2012, Chédly Klibi a été ministre des Affaires culturelles et de l'information en 1961 et ministre directeur de cabinet de Bourguiba en 1974, p. 85.
2 Mausolée de Bourguiba, Monastir, 1963.
3 Palais d'été de Skanès, Monastir, 1962.
4 « Avec l’indépendance, l’heure est aux idéaux de progrès et de modernité. L’Etat-nation, en construction, mobilise toutes les ressources, pour construire les institutions, mais aussi l’espace urbain et architectural, avec comme fer de lance, la politique d’infrastructures, d’équipements et l’éradication des gourbivilles. Bourguiba imprégné de rationalisme se lance dans une véritable révolution culturelle. », AMMAR Leïla, 2017, p. 6.
5 « Il est temps de répudier le tracé actuel de nos villes par lequel s’accumulent les immeubles tassés, s’enlacent les rues étroites pleines de bruit, de puanteur, de benzine et de poussières, et où les étages ouvrent à pleins poumons leurs fenêtres sur ces saletés. Les grandes villes sont devenues trop denses pour la sécurité des habitants et pourtant elles ne sont pas assez denses pour répondre au fait neuf des « affaires ». », LE CORBUSIER, Vers une architecture, 1923 [IIème édition 1925], Les Editions G. Crès, p. 43.
6 BOURGUIBA Habib, 1978, p.311, extrait du discours du 2 mai 1959.
7 « Nous aurons à édifier un Etat ; à élever notre niveau, à donner de l'instruction aux gens ; à faire disparaître l'ignorance, les superstitions, la pauvreté et la faim ; à orienter notre jeunesse et notre élite intellectuelle dans les voies du succès, vers les professions et les sciences qui nous font défaut » ; « Sans recours à la technique, aucun progrès n'est possible et nous nous condamnerions à végéter dans la misère et le sous-développement. » Extrait d'un discours de Habib Bourguiba à Tunis le 2 Mai 1959, Habib Bourguiba, 1978, p. 229.
8 KLIBI Chédly, 2012, p. 85.
9 « …s’il n’est pas de développement culturel sans importation du savoir, ou mieux sans échange de savoir, il ne peut y avoir non plus, de développement culturel sans activité créatrice, sans maîtrise du savoir et de ses techniques, sans large diffusion des connaissances », BOURGUIBA Habib, 1978, p. 358. Extrait d’un discours prononcé à Carthage le 25 février 1976.
10 AMMAR Leïla, 2010, pp.230-238.
11 Les architectes du Service d'Architecture de la Direction des Travaux Publics, dirigés par Bernard Zehrfuss en 1943 sont : Jacques Marmey, Jean Drieu La Rochelle, Michel Ventre, Roger Dianoux, Jason Kyriacopoulos, Jean Auproux, Lu Van Nhieu, Jean Le Couteur, Robert Greco, Francis Jerrold, Claude Blanchecotte, Michael Patout, Armand Demenais, Jean Lamic, Granger, Bossuet et Paul Herbé. (Ben Ayed, 2011)
12 Citons à titre d’exemple, le projet avorté de la percée de la Médina de Tunis, mais aussi ceux plus modestes réalisés à Bab Souika (1983). La Médina de Monastir a aussi fait les frais pour une grande partie, de la volonté urbaine de Bourguiba puisqu’à partir de 1961, il chargera Olivier-Clément Cacoub de transformer la médina médiévale en une ville touristique attractive.
13 BOURGUIBA Habib, 1978, p. 19. Extrait d’un discours prononcé à Skanès le 28 juillet 1968.
14 Une planche du projet est conservée sous le numéro d'inventaire PRA465 à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts de Paris, consultée en 2015.
15 TOUITI Emna, 2014, p. 40.
16 Propos de Sadki ABASSI en parlant du Projet Percée de la Médina de Tunis, recueillis par l’auteur.
17 Envoi de troisième année, en 1957, une étude de "l'Architecture et urbanisme méditerranéen, création et aménagement d'une grande voie traversant la Médina historique de Tunis." (Touiti, 2014).
18 Morched Chabbi est sociologue et urbaniste, l’entretien a été mené le 22 avril 2014.
19 Jallel Abdelkafi est l’auteur de La Médina, espace historique de Tunis ; enjeu culturel et politique de l'organisation spatiale » thèse de doctorat en urbanisme et aménagement soutenue en 1987 à l’Institut d’urbanisme de Paris, Université Paris-Est Créteil.
20 L’ASM est née en 1967, suite au grand débat et aux oppositions qu’a suscité le projet de la Percée de la Médina.
21 MEDDEB Nader, 2015, p. 231.
22 REVAULT Jacques, 1974, p. 286.
23 Il s’agissait d’un fonctionnaire français qui avait pour mission de surveiller le gouvernement du Bey, sous le Protectorat. Le bâtiment, à l’origine, était un palais construit par Mustapha Khaznadar.
24 La villa Baizeau se trouve aujourd’hui incluse dans l’enceinte du Palais Présidentiel de Carthage. En 1927, L. Baizeau un industriel vivant en Tunisie visite l’exposition du Deutscher Werkbund, « Weisenhofsiedlung », à Stuttgart. L’industriel est fasciné par les deux maisons conçues par Le Corbusier. Il commandera à l’architecte une villa sur les hauteurs de Carthage. Le Corbusier ne se déplacera pas en Tunisie au préalable et va plutôt grâce à une correspondance avec son client concevoir cette villa à distance. Ce projet sera publié en 1930 dans Œuvre Complète. LECORBUSIER, JEANNERET P., Œuvre Complète 1910-1929, Les Editions d’Architecture Zurich, 1929, pp. 176-179.
25 La première tranche du Palais de Carthage est achevée en 1962. L’Aile des Réceptions est ensuite rajoutée en 1965, puis l’Aile des Ministres en 1970.
26 CACOUB Olivier-Clément, 1974, p. 28.
27 BOURGUIBA Habib, 1978, p. 265. Extrait d’un discours prononcé à Nabeul le 15 avril 1960.
28 CACOUB Olivier-Clément, 1974, p. 22.
29 CACOUB Olivier-Clément, 1974, p. 82.
30 Carte postale des années 1970.
31 CACOUB Olivier-Clément, 1974, p. 82.
32 Paroles de Olivier-Clément Cacoub recueillies par son épouse en 1966. CACOUB BOCCARA Mireille, 1980, p. 65.
33 CACOUB BOCCARA Mireille, 1980, p. 67.
34 Article de presse « Hôtel Shems Monastir : fin de l’aventure et entrée en résistance de certains clients » en date du 27 novembre 2015 publié sur le site destinationtunisie.info. Consultable en ligne :
https://www.destinationtunisie.info/hotel-el-shems-monastir-fin-de-laventure-et-entree-en-resistance-de-certains-clients/
35 SIMMONOT Nathalie, 2012, p. 36.
36 Le Musée du Leader Habib Bourguiba a ouvert ses portes en 2013.
37 BELAKEHAL Azzeddine, 2012, p. 506.
38 BASTOEN Julien, 2016, p. 2.
39 BOCCARA Mireille, 1980, pp. 21-22.
40 AMMAR Leïla, 2017, p. 13.

Bibliographie

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TOUITI Emna, 2014, « Olivier-Clément Cacoub et les transformations de la Médina », Mémoire de Master 2 de recherche en histoire de l’art, Institut National d’Histoire de l’Art (INHA), Université de Paris I Panthéon Sorbonne, Paris.

Entretien téléphonique avec Jallel Abdelkafi, urbaniste, 2013.

Entretien avec Morched Chabbi, urbaniste, 2013.

Entretien avec Michel Boccara et Sadki Abbassi, 2014.

Vidéo du Tour Virtuel du Palais de Carthage par Salah Jabeur. URL : https://www.carthage.tn/Palais/Palais.html

Auteur

TOUITI Emna

Doctorante, Equipe de recherche HUAS dirigée par Pr Leïla Ammar, Ecole Doctorale Sciences et Ingénierie Architecturales, Ecole Nationale d’Architecture et d’Urbanisme de Tunis.

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