Al Sabîl

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intégral

Numéro 16

Préface
Richard KLEIN

Introduction
Amina HARZALLAH et Imen REGAYA

El Menzah I : habiter une modernité située.
Narjes BEN ABDELGHANI, Ghada JALLALI et Alia BEN AYED

16 | 2023

Les configurations visuelles ornementales ferronnières et leur rôle dans la valorisation des ambiances du passé

Mounira DRIDI

Résumé

La ferronnerie, un des composants architectoniques qui structurent le style des façades et participent au plaisir visuel des villes en général et des édifices en particulier, se voit délaissée aux aléas du temps et sans aucun projet de préservation. Sa dégradation et son altération risquent de nous faire perdre un des éléments architectoniques contribuant à l’esthétique des architectures et une importante source de témoignage sur un art et un savoir-faire particulier du patrimoine récent, celui de l’époque coloniale.

Notre contribution s’articule autour de la patrimonialisation de la ferronnerie liée à l’architecture des XIXe et XXe siècles pour sa dimension communicante par ce qu’elle est comme élément architectonique participant d’emblée à l’ambiance esthétique des façades des bâtiments et de tout le paysage urbain de l’ère coloniale, par ce qu’elle exhibe de styles et de source ornementale très variée et par ce qu’elle incarne et dévoile comme techniques d’exécution modernes signe d’un progrès industriel qui a marqué la Tunisie à cette époque. Tous ces éléments confèrent à la ferronnerie des XIXe et XXe siècles une identité exemplaire et incitent à sa patrimonialisation tout comme l’architecture à laquelle elle est liée.

Mots clés

Ferronnerie – identité - ambiance esthétique - architecture coloniale - patrimoine.

Abstract

Ironwork, one of the architectural components that structure the style of facades and contribute to the visual pleasure of cities in general and buildings in particular, has been neglected by the vagaries of time and without any preservation project. Its degradation and alteration risk causing us to lose one of the architectonic elements that contribute to the aesthetics of architectures and an important source of testimony to a particular art and know-how of recent heritage, that of the colonial era.

Our contribution revolves around the heritage value of ironwork linked to the architecture of the 19th and 20th centuries for its communicating dimension by what it is as an architectonic element participating from the outset in the aesthetic atmosphere of the facades of buildings and all the urban landscape of the colonial era, by what it exhibits styles and so varied ornamental source and by what it embodies and reveals as modern execution techniques sign of an industrial progress which marked Tunisia at that time. All these elements give ironwork from the 19th and 20th centuries an exemplary identity and encourage its heritage status, just like the architecture to which it is linked.

Keywords

ironwork - identity- aesthetic atmosphere - colonial architecture - heritage.

الملخّص

تمثل المشغولات الحديدية أحد العناصر المعمارية التي تبني أسلوب الواجهات وتساهم في المتعة البصرية للمدن بشكل عام وللمباني بشكل خاص. إلا أننا نلاحظ تدهورها في الواجهات المعمارية التي تعود إلى فترة الاستعمار بسبب فعل الوقت وبدون أي برنامج أو مشروع لحمايتا من التلف. نحاول من خلال هذا المقال تثمين هذا الإرث من الأعمال الحديدية المرتبطة بعمارة القرنين التاسع عشر والعشرين لأبعادها التواصلية من خلال ما هي عليه كعنصر معماري يشارك منذ البداية في الجو الجمالي لواجهات المباني وكامل المنظر الحضري للمنطقة في العصر الاستعماري، كذلك من خلال ما تعرضه من أنماط وتنوّع زخرفي ثري للغاية وما تجسده وتكشف عنه من تقنيات تنفيذ حديثة، علامة على التقدم الصناعي الذي عرفته البلاد التونسية في ذلك الوقت. كل هذه العناصر تعطي الأعمال الحديدية التي تعود إلى القرنين التاسع عشر والعشرين هوية نموذجية وتثمن مكانتها التراثية، تمامًا مثل الهندسة المعمارية التي ترتبط بها.

الكلمات المفاتيح

الزخرفة الحديدية – الهوية - الجو الجمالي - العمارة الاستعمارية – التراث

Pour citer cet article

DRIDI Mounira, «Les configurations visuelles ornementales ferronnières et leur rôle dans la valorisation des ambiances du passé», Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines [En ligne], n°16, Année 2023.

URL : https://al-sabil.tn/?p=2947

Texte integral

Introduction

Le paysage urbain colonial, un patrimoine récent, s’ajoute à celui de la Médina traditionnelle et le tout forme notre patrimoine local national. Chacun des deux paysages nous impressionne, crée en nous une sensation unique et prégnante. Chaque expérience nous fait pénétrer dans une atmosphère singulière et totalement différente de l’autre. Les éléments constitutifs de chacun des deux paysages contribuent de façon particulière à la création de telles ambiances.

Ce sont les configurations visuelles ornementales ferronnières qui nous ont marquées le plus fortement dans notre ressenti d’ambiance propre à la ville coloniale. Tellement nombreuses et variées qu’elles ont créé une variété visuelle très riche et ont procuré aux façades une touche esthétique distinctive. Elles participent, pleinement, à l’image des bâtiments, des rues et de toute la ville. Leur abondance en fait des éléments familiers du paysage urbain colonial. Cependant, de multiples balcons dénotent d’une grande dégradation et altération de leurs décors ferronniers qui risquent d’en perdre des traces. D’autres ont été supprimés et remplacés par du béton. L’indifférence et l’insensibilité envers un tel legs entrainera la perte d’un élément architectonique qui participe d’emblée dans notre ressenti d’ambiance particulière lié à la ville européenne réalisée à l’époque coloniale. Cet article se propose de mettre en exergue les différentes particularités de l’ornement ferronnier, présent dans le décor des façades architecturales de la ville coloniale, lui octroyant un rôle important dans la valorisation des ambiances du passé.

Afin d’atteindre notre objectif, différentes approches ont été retenues : celle des styles et de l’esthétique, celles des techniques et des matériaux, celle des caractéristiques patrimoniales de la ferronnerie et celle des auteurs de ces ouvrages. Avant de se lancer dans toutes ces approches, une autre approche est également convoquée et qui relève de la relation entre l’ambiance, l’architecture et l’ornement : de quel ordre est-elle ?

Nous avons choisi de travailler sur une des rues de la ville de Tunis qui témoigne de la présence de tous les styles esthétiques et ornementaux inhérents à l’architecture de la ville pendant la période coloniale. Il s’agit de la rue Charles de Gaulle, jadis rue d’Italie, qui se présente comme « un échantillon d’une ville au style européen » par le plan en damier, par la nature des édifices qui y sont élevés et par les belles et diverses ferronneries constatées dans les façades. Nous nous intéresserons tout particulièrement aux ornements ferronniers des balcons qui garnissaient les façades et protégeaient, certainement, les ouvertures.

1. Présentation du corpus

1.1. Bref historique

La rue Charles de Gaulle est l’une des rues les plus anciennes de la nouvelle ville européenne. Baptisée rue d’Italie, ce qui ne signifiait pas qu’elle était peuplée, uniquement, d’italiens, ni que ces derniers en avaient conçu et réalisé l’architecture. Il s’agit d’un hommage du colonisateur à ses prédécesseurs italiens venus en grand nombre s’installer en Tunisie depuis des décennies bien avant le Protectorat1. Cette rue aurait été nommée rue Charles de Gaulle en hommage à l’auteur de l’appel du 18 juin 1940.

1.2. Caractéristiques urbaines

L’actuelle rue Charles de Gaulle formait, avec les rues qui la recoupaient, un noyau de viabilité au sud de l’avenue de France depuis 18812. Son organisation présentait un « échantillon de la ville européenne » qui adoptait le plan en damier. C’est une rue assez longue, traversée par six (6) rues : d’Hannon, d’Allemagne, jadis rue des Belges, d’Espagne, d’Angleterre, de Russie et du Maroc (fig. 1). L’importance donnée à cette artère depuis 1881, est encore amplifiée en 1891-1892, par l’édification de deux constructions colossales : la première est administrative avec l’Hôtel des postes et télégraphes de Tunis et la deuxième est commerciale avec le Marché Central de Tunis.

Cette rue ne s’est pas limitée aux fonctions d’habitation, de commerce et d’administration mais acquiert également une fonction éducative avec l’édification d’une école de garçon et une fonction religieuse avec l’Eglise réformée française, et par là même, elle participe pleinement à la vie sociale des européens.

Fig. 1. Schéma récapitulatif des différents styles de ferronnerie appliqués dans le décor des balcons sur les façades architecturales de la rue Charles de Gaulle.
Source : Dessin graphique de l’auteure.

2. La relation de l’ambiance à l’architecture et à l’ornement

Dans cette partie, nous tenterons d’aborder la notion d’ambiance et sa relation à l’architecture et à l’ornement en nous référant aux différentes définitions apportées par les diverses disciplines.

Le terme « Ambiance », à la fois familier et vague, représente aujourd’hui, et depuis quelques décennies un domaine de recherche pluridisciplinaire en plein essor international, en particulier dans le monde de la recherche architecturale et urbaine.

Différentes définitions lui sont attribuées dans la mesure où il est « un champ de recherche ouvert et poreux qui s’enrichit des nombreux travaux de modélisation et de caractérisation physique du sensible, des recherches en esthétique, en sciences cognitives (en particulier l’approche écologique de la perception), ou encore des apports de la sociologie et de l’anthropologie des espaces habités »3 L’ambiance relève du rapport sensible de l’homme à l’espace , qu’il soit ordinaire ou plus scénographié ; c’est une expérience sensible que l’on fait d’un lieu donné à un moment donné, elle est donc liée à nos sensations et émotions synesthésiques autant que cénesthésiques 4.

Le Corbusier affirmait : « La construction, c’est fait pour tenir, l’architecture pour émouvoir »5. Et si « l’ultime but de l’art est de nous conduire dialectiquement de satisfaction en satisfaction par-delà l’admiration, jusqu’à la sereine délectation »6, alors, l’architecture, considérée comme le premier des arts, est disposée à produire, à générer une émotion. En se référant à l’histoire de l’architecture, on s’aperçoit que, depuis l’antiquité jusqu’au début du XXe siècle, l’ornement a toujours constitué un élément essentiel dans le processus de création architecturale. Et si l’architecture est considérée comme étant le premier des arts, c’est essentiellement en raison de son rapport à l’ornement. Appliqué sous ses différentes formes sur les façades architecturales, l’ornement est fait pour être remarqué comme un élément visuel qui sollicite l’attention et provoque une émotion.

Or, l’étude ou la science des émotions relève de l’esthétique. Le terme provient du grec aisthēsis qui signifie : « la perception par les sens ». Au XVIIIe siècle, le terme s’est développé pour signifier la science du sensible. Au XIXe siècle, « l’esthétique » devient une discipline de la philosophie qui étudie les perceptions produites par la nature et l’art (et tout particulièrement l’art) se rapportant aux émotions qu’elles provoquent.

En tenant compte de ce qui précède, nous pouvons dire que l’objet architectural, en tant qu’œuvre d’art, où l’ornement est le premier élément visuel transmis, porte en lui et transmet une esthétique sensibilisante. En ce sens, elle est génératrice d’émotions, qui sont la « traduction subjective de l’ambiance d’un lieu dans ses aspects aussi bien matériels que symboliques » 7.

Selon Gernot Böhme, l’ambiance en architecture est « en quelque sorte la qualité esthétique d’une scène ou d’un paysage »8. En l’occurrence, interroger le rôle de l’ornement ferronnier dans la valorisation des ambiances architecturales du passé veut dire chercher ses qualités esthétiques ; ceci nous amène à procéder, dans ce qui suivra, à une approche esthétique pour étudier les spécimens sélectionnés.

3. Caractéristiques stylistiques et esthétiques de l’ornement ferronnier dans les façades

Notre objectif dans ce que suit est de déceler la valeur esthétique des configurations visuelles ornementales en matière de fer et de fonte garnissant les façades architecturales de l’époque coloniale. Pour cela nous avons procédé à une classification stylistique de l’ensemble des bâtiments de la rue Charles de Gaulle. De chaque style répertorié, nous avons choisi un spécimen afin d’examiner ses caractéristiques stylistiques (caractères généraux et traits distinctifs de l’ornementation, nature des ornements, etc.) et ses normes esthétiques (harmonie, rythme, symétrie, contraste, notion du centre, composition, etc.). Le développement industriel a mis au service des ferronniers de nouvelles techniques et de nouveaux moyens leur facilitant la tâche et permettant plus de créativité et de variété ornementale. Nous avons alors trouvé indispensable de mentionner la technique d’exécution pour chaque exemple étudié étant donné qu’elle influe sur la configuration des objets et des ornements.

L’étude de l’architecture de la ville coloniale de Tunis nous livre un ensemble de styles variés dont le principe d’esthétique a évolué d’une exubérance ornementale exaltant l’ornement à un rejet de tout ce qui est décoratif pour que la beauté d’un monument soit donnée par ses formes simples, épurées et sa fonctionnalité. Dans les premiers temps du protectorat c’est l’Eclectisme ou le style du « Vainqueur »9, qui s’est manifesté dans l’architecture de la ville. C’est un style qui est reconnaissable à un emprunt à plusieurs styles à la fois dans les modèles décoratifs et les éléments architectoniques tels que : néo-renaissance, néo-gothique, néo-roman, néoclassicisme, baroque, rococo. À travers notre étude de la ferronnerie, élément architectonique appliqué sur les façades des bâtiments de style éclectique construits dans les premiers temps du Protectorat de 1881 à 1900, nous avons pu distinguer, non seulement, des compositions éclectiques, mais aussi d’autres nettement néoclassiques, baroque et rococo. Depuis le début du XXe siècle, les styles modernistes envahissent les nouvelles architectures de la ville pour noter des ornements ferronniers de styles : Art nouveau, Arabisance et Art déco. De ce fait, dans ce qui va suivre nous procéderons à une étude de six spécimens de ferronnerie relatant l’ensemble des six styles esthétiques que nous venons de présenter.

3.1. Ornement ferronnier de style néoclassique

L’immeuble étudié est sis au n°22 de la rue Charles de Gaulle : les compositions des balcons des 1er et 2ème étages affichent une ornementation en fonte fidèle au style néo-classique10 (fig.2 et 3).

Les motifs ornementaux se composent d’une couronne de laurier accompagnée d’un ruban en forme de papillon, le laurier sous forme de tige comprenant quelques fruits, une guirlande d’épis, une feuille d’acanthe, une tulipe et des roses. Les formes circulaires employées apportent un aspect de dynamisme et de mouvement à la composition qui suit un axe de symétrie verticale.

Fig. 2. Bat.n°22, rue Charles de Gaulle, balcon au 1er étage.
Source : Photo de l’auteure.
Fig. 3. Bat. n°22, rue Charles de Gaulle. Détail du balcon au 1er étage.
Source : Photo de l’auteure.

3.2. Ornement ferronnier de style néobaroque

L’immeuble étudié, édifié avant 189311, est sis au 4 rue Charles de Gaulle. Les compositions de l’ensemble des balcons garnissant la façade affichent une ornementation en fonte fidèle au style néobaroque qui manifeste, principalement, un goût pour la botanique et pour la représentation figurative (fig. 4 et 5). Occupant le centre de la composition, une figure humaine est représentée avec tous les détails du visage, et entourée d'une diversité d'éléments botaniques, citons : la feuille d'acanthe en rinceau, la tulipe, une ou deux rangées de la fleur de lys, une variété de fleurs, en plus du feuillage stylisé représenté sous la forme de petites volutes.

Fig. 4. Bat. n°4, rue Charles de Gaulle, balcon au 1er étage. Date : avant 1893.
Source : Photo de l’auteure.
Fig. 5. Bat. n°4, rue Charles de Gaulle. Date : avant 1893. Détail de la composition du balcon.
Source : Photo de l’auteure.

3.3. Ornement ferronnier de style rococo

L’immeuble en question est sis au n°3 de la rue Charles de Gaulle. Toutes les compositions sont conçues dans le même style ornemental : le rococo12 (fig. 6). Ce dernier se distingue des styles précédents par un nouveau répertoire iconographique mettant à nu un goût pour les rocailles et les rochers, ce qui justifie la prédilection de ce style pour la représentation asymétrique. C’est ainsi que les compositions des côtés droit et gauche des balcons de la façade donnant vue sur la rue en question suivent le principe esthétique d’asymétrie. Ces compositions comportent certains éléments ornementaux spécifiques au rococo, nous citons : l’arabesque, les cannelures, le cartouche, les formes arrondies et contournées, les volutes en forme de C et les formes végétales et sinueuses. Tous ces éléments expriment le dynamisme et le mouvement dans ces compositions en fonte, avec un contraste remarquable entre la droite et la courbe.

Fig. 6. Bat. n°3, rue Charles de Gaulle, 1894. La même composition appliquée dans les deux étages.
Source : Photo de l’auteure.

3.4. Ornement ferronnier de style Art nouveau

L’immeuble que nous avons choisi comme exemple d’Art nouveau, est sis au 9 rue Charles de Gaulle. Il se compose d’un rez-de-chaussée et de trois étages. Les compositions en ferronnerie des balcons varient d’un étage à un autre et se caractérisent tous par une exubérance des lignes sinueuses, courbes et ondulées faisant preuve d’une grande liberté créative, très recherchée au XIXe siècle et enfin atteinte avec le style Art nouveau. La technique d’exécution est le fer forgé employant le fer plat comme matériau et procédant par des rivets et de la soudure autogène pour l’assemblage des fragments de la composition (fig. 7).

Fig. 7. Bat.n°9, rue Charles de Gaulle, Palazzo de Guidi, 1903-1906.Composition du balcon au 2ème étage. Source : Photo de l’auteure.

3.5. Ornement ferronnier de style Arabisance

Nous avons choisi comme référence à ce style, l’immeuble sis au n°5, de la rue Charles de Gaulle, composé d’un rez-de-chaussée et de trois étages13 (fig.8.). Tous les balcons et balconnets de la façade sont garnis de la même ferronnerie structurée sur la répétition d’un même motif procurant un rythme régulier dans la composition. Le motif d’arc outrepassé rappelle l’architecture arabe (fig. 9). La technique de réalisation est celle du fer forgé employant le fer plat comme matériau et procédant par des rivets pour l’assemblage des éléments de la composition.

Fig. 8. Bat. n°5, rue Charles de Gaulle. Arch. : Henri Piquart, 1908-1912.
Source : Photo de l’auteure.
Fig. 9. Bat. n°5, rue Charles de Gaulle. Arch : Henri Piquart, 1908-1912. Composition de la ferronnerie ornementale employée aux 2ème et 3ème étages.
Source : Photo de l’auteure.

3.6. Ornement ferronnier de style Art déco

L’immeuble choisi comme exemple de style Art déco est sis au 13 rue Charles de Gaulle. Il se compose d’un rez-de-chaussée et de trois étages. Les compositions de ferronnerie du deuxième étage traitent le thème de la fleur stylisée, reine de la période Art déco (fig. 10). Les compositions du troisième étage laissent paraître une autre configuration de la fleur stylisée, différente de celle notée au deuxième étage, ainsi que des formes géométriques. Le recours aux formes géométriques atteste bien de l’influence du cubisme dans le style art déco (fig. 11).

L’ensemble de ces éléments forme un attrait majeur de l’ornementation art déco. La technique de réalisation est indubitablement celle du fer forgé procédant par la soudure et les rivets industrialisés pour l’assemblage des éléments de la composition.

Fig. 10. Bat du n°13 de la rue Charles de Gaulle. 2ème étage. Arch. M.G.Van Ropenbush, 1929.
Source : Photo de l’auteure.
Fig. 10. Bat du n°13 de la rue Charles de Gaulle. 2ème étage. Arch. M.G.Van Ropenbush, 1929.
Source : Photo de l’auteure.

L’immeuble choisi comme exemple de style Art déco est sis au 13 rue Charles de Gaulle. Il se compose d’un rez-de-chaussée et de trois étages. Les compositions de ferronnerie du deuxième étage traitent le thème de la fleur stylisée, reine de la période Art déco (fig. 10). Les compositions du troisième étage laissent paraître une autre configuration de la fleur stylisée, différente de celle notée au deuxième étage, ainsi que des formes géométriques. Le recours aux formes géométriques atteste bien de l’influence du cubisme dans le style art déco (fig. 11).

L’ensemble de ces éléments forme un attrait majeur de l’ornementation art déco. La technique de réalisation est indubitablement celle du fer forgé procédant par la soudure et les rivets industrialisés pour l’assemblage des éléments de la composition.

4. Caractéristiques techniques et patrimoniales de la ferronnerie

4.1. Caractéristiques techniques

Suite aux innovations de la révolution industrielle, les industries artisanales et traditionnelles ont subi un déclin alors que les industries modernes étaient en plein essor14. Le travail artisanal du fer a été à son tour touché par cette industrialisation. Il s’agit d’une révolution dans la pratique de la ferronnerie qui est marquée par l’apparition de la fonte. Des fonderies (de fonte, de bronze ou d’aluminium) s’installent à Tunis aux premiers temps du Protectorat pour assurer le besoin en variété de modèles de balcons pour la nouvelle ville en cours de construction. Etant donné qu’elle coule facilement dans un moule, cette technique a permis la fabrication de différents modèles en grande série, pour tous les goûts et pour tous les styles, en s’adaptant à toutes les dimensions de balcons et de rampes et dont la charge ornementale est sans rapport avec le travail accompli. En plus de ces avantages, la fonte se distingue du fer forgé, à caractère artisanal produit à la pièce et sur mesure, avec un prix de revient réduit, ce qui a stimulé son essor. Cette technique bien qu’elle présente des avantages, présente l’inconvénient d’être fragile par rapport au fer forgé et sa résistance à la corrosion est aussi plus faible.

La fonte, à la fois une technique et un matériau, prend le dessus sur le fer forgé entre 1881 et 1900, période marquée par l’adoption du style éclectique dans l’architecture et l’ornementation des façades de la nouvelle ville européenne à Tunis15. C’est ainsi que les exemples de compositions de style néoclassique (fig.2 et3), rococo (fig.6) et baroque (fig.4 et 5) attestent de l’emploi de la fonte.

Après cette période, marquée par l’emploi abusif de modèles d’ornement en fonte, l’année 1900 atteste d’une renaissance et d’un essor du travail du fer forgé.

Depuis la fin du XIXe siècle, le développement industriel a permis de mettre au service des artisans du fer des machines et des outils leur facilitant les différentes techniques de la forge. Le forgeron évolue dans son savoir-faire pour s’accommoder au goût moderniste du XXe siècle. Cette renaissance s’apparente à la naissance du style Art nouveau, comme premier style de tendance moderniste, dans l’architecture comme dans les métiers d’art tels que la ferronnerie. Les ornements du goût Arabisance, né simultanément au style Art nouveau, font aussi appel à la technique du fer forgé, tandis qu’avec le style Art déco, la fonte et le fer forgé se complémentaient pour apporter plus de richesse plastique aux compositions, procurant ainsi aux façades un aspect esthétique plus accentué.

4.2. Caractéristiques patrimoniales

À travers l’approche esthétique et l’étude des moyens techniques, nous avons pu relever les caractéristiques patrimoniales de l’ornement ferronnier qui figure comme élément patrimonial à la fois matériel et immatériel. En ce sens, l’étude des compositions ornementales des configurations, des formes de la ferronnerie et des matériaux employés relève de sa matérialité alors que l’analyse des techniques, la formulation des données et des notions relatives aux savoir-faire représentent son caractère immatériel.

4.2. Caractéristiques patrimoniales

Notre recherche sur les auteurs des ouvrages en fer et en fonte questionne leurs origines, leurs formations et leurs relations avec les architectes et les maîtres d’œuvres des constructions. Sur certains plans de façades, consultés aux archives de la municipalité de Tunis, nous trouvons figuré le même motif en fer que ce qui existe actuellement sur la façade, ainsi des bâtiments n°5 (Fig.8 et 9), n°13 (fig.10 et11), n°9 (fig.7). Nous pouvons donc déduire que l’ornement est conçu ou dessiné par l’architecte ou l’entrepreneur qui a signé le plan. Cependant, ces plans ne nous donnent pas d’informations utiles concernant l’artisan. Toutefois, les ouvrages d’histoire traitant de la population cosmopolite de la Tunisie nous ont été une bonne source, concernant les italiens, notamment des siciliens, venus en grand nombre en Tunisie, mais surtout à Tunis. Ils étaient réputés dans le domaine du bâtiment où ils s’avéraient les plus compétents et étaient de bons forgerons16. Citons aussi les immigrés maltais qui travaillaient dans différents secteurs comme celui de l’artisanat où ils exerçaient la profession de menuisier et de forgeron17.

Signalons qu’au cours de notre travail sur terrain, certains passagers, particulièrement des personnes âgées, se sont intéressées à notre enquête et ont échangé avec nous sur cet art de la ferronnerie. Ils nous ont appris que ces ornements en matière de fer et de fonte étaient l’œuvre des forgerons italiens qui, dans le temps, excellaient dans ce domaine et qui avaient succédé aux forgerons tunisiens.

Le relevé des différentes caractéristiques des configurations visuelles ornementales en matière de fer et de fonte ornant les façades architecturales de l’époque coloniale nous permet de saisir la richesse culturelle de l’élément ferronnier, nous informant sur le concepteur, l’exécuteur, la technique, le goût et l’histoire ; il nous communique un sens et une image de son époque. Cette image nous transmet des sensations, nous procure des émotions particulières, qui ne sont qu’une interprétation de l’ambiance architecturale de la ville coloniale demeurant distinctive et singulière jusqu’aujourd’hui. C’est grâce à toutes les particularités qu’il manifeste que l’ornement ferronnier joue un rôle dans la valorisation des ambiances du passé comme dans la constitution de l’identité multiple du lieu et que sa sauvegarde s’impose plus que jamais.

Conclusion

Dans le débat actuel sur le patrimoine matériel et immatériel, sur les ambiances et le regain d’intérêt de la question de l’ornement dans les sujets qui préoccupent les architectes et les historiens de l’art de l’époque contemporaine, nous trouvons très intéressant de porter attention à la ferronnerie ornementale comme élément patrimonial de grande richesse participant d’emblée à la valorisation des ambiances architecturales de l’époque coloniale et à la conservation de l’identité du lieu. Ceci constitue une revalorisation d’un composant architectonique qui a beaucoup perdu de sa fonction et de sa valeur esthétique. Par cette étude, nous espérons avoir contribué à attirer l’attention sur l’importance de la sauvegarde d’une infinité d’ornements relatant tous les styles esthétiques d’une époque révolue, tout en soulignant les spécificités techniques d’un savoir-faire qui a prévalu pendant toute la période du protectorat et qui a marqué les configurations des ornements dans les différents goûts. La transmission des richesses techniques, esthétiques et ornementales de ce savoir-faire aux générations futures leur permettrait d’enrichir leur savoir sur l’identité du lieu et représente une source d’inspiration pour le développement, la création et l’innovation susceptible d’être exprimées en produits culturels.

Notes

1 Charles Bilas, 2010, p. 41.
2 Paul Sebag, 1998, p. 345.
3 Olivier Chadoin, 2010, pp. 153-159.
4 Ibid.
5 Gregory Brais Sioui, 2020, p. 1 ; Mark Muller, 2011.
6Auguste Perret, 2016, non paginé.
7 Nathalie Audas, 2013, pp. 213-219.
8 Gernot Böhme, 2013, pp. 221-228.
9 Gabriel Dolot, 1920, p. 90. Il est à noter que l’expression « Vainqueur » employée par le Général Dolot pour décrire le style architectural du début du Protectorat a été reprise par certains écrivains sur l’histoire de l’architecture coloniale, citons François Béguin et Luca Quattrochi.
10 L’édifice se compose d’un rez-de-chaussée assurant la fonction commerciale et de trois étages à fonction d’habitation. Le troisième étage a été surélevé suite à une autorisation de permis de construire n°10769 en date du 22/03/1927. Il est à noter que les compositions en ferronnerie de cet étage sont différentes de celles du 1er et du 2ème étage inscrites sous le style néo-classique. Toutes les ferronneries de ce bâtiment sont en bon état. Nous n’avons noté ni traces de corrosion ni manque dans les éléments formant les compositions.
11 Après consultation des fonds de dossiers techniques aux archives de la municipalité de Tunis, à la direction de l’urbanisme, nous avons constaté que le dossier-mère de permis de bâtir du bâtiment n°4 n’existait pas. Nous nous sommes donc référés au dossier du recensement le plus ancien de la Taxe de la Caroube (taxe locative) datant du 25/06/1893. Ce dossier nous communique le nom du propriétaire et sa nationalité, Mr Louis Crey de nationalité italienne, et les composantes du bâtiment, édifié avant 1893, qui n’ont pas varié à nos jours : un rez-de-chaussée et trois étages.
12 Les balcons de la façade donnant vue sur la rue Charles de gaulle dénotent d’une importante altération : l’appui en bois est très endommagé et les compositions en fonte sont rouillées. L’effet de la rouille a affecté l’épaisseur du fer sans noter un manque dans les éléments des compositions.
13 Les permis de construire relatifs à ce bâtiment ne nous communiquent pas la date d’édification. Cependant, en nous référant au document de la taxe locative, nous notons que le recensement le plus ancien relatif à ce bâtiment date de 1908-1912.
14 Pierre Pennec, 1964, p. 496.
15 C’est en 1820 que la fabrication de la fonte atteint sa maturité en Europe alors qu’en Tunisie, son essor est en étroite liaison avec l’instauration du Protectorat.
16 André Emile Sayouss, 1927, p. 11.
17 Dans son recensement des professions trouvées sur des registres paroissiaux de Ste. Croix entre 1845 et 1864, Jean Ganiage énumère : « 16 menuisiers, 5 forgerons, 11 commerçants, 4 garçons ou tenanciers de taverne, et 2 charretiers » Jean Ganiage, 1960, pp. 25-28.

Bibliographie

Les archives de la Municipalité de Tunis :

- direction de l’Urbanisme : consultation des arrêtés de permis de bâtir.

- direction des Services administratifs : consultation des dossiers du recensement de la taxe de la caroube (taxe locative).

AUDAS Nathalie, 2008, « Le rôle de l'affect dans l'ambiance ressentie », 1st International Congress on Ambiances, Grenoble 2008, Grenoble, France, 2008-09-10, pp. 213-219, [En ligne], consulté en juin 2022.
URL: https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00833921/document

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L'auteur

Mounira DRIDI

Docteure en Histoire, Archéologie et Patrimoine, Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités Manouba, Université de la Manouba, Laboratoire d’Archéologie et Architecture Maghrébine (LAAM)​

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